Classe « moyenne « 

Parlons de classe.
Parlons de classes sociales. D’une classe surtout, à laquelle je suis censée appartenir.
J’aimerais pouvoir vous faire une analyse poussée d’un texte de Marx, mais soyons réalistes, j’ai pas le courage, et je ne pense pas avoir la compétence nécessaire pour en parler. J’ai toujours eu un complexe chelou du style « si t’es pas prix Nobel, et si t’as pas lu tous les grands textes, tu fermes ta gueule ». Bon, après, si vous me fournissez les livres adéquats qui combleraient mes lacunes, je suis toute disposée à les lire
(je vais me faire une liste Amazon tiens xD)

J’ai toujours eu un problème à parler de ma situation sociale (et économique je suppose). D’abord parce que je suis pudique sur certains sujets (ca va en étonner quelques un), ensuite parce que cette question a toujours été quelque peu confuse dans ma tête.
J’ai grandi dans une cité du 93. A a suite d’un changement professionnel, mes parents et moi avons déménagé dans une banlieue lointaine (presque la campagne) à l’adolescence. Les milieux sociopros ont lentement évolués, mais je ne m’en rendais pas compte. J’ai quitté mon 93, mon collège que je vois maintenant comme relativement mixte, socialement et ethniquement, pour arriver dans une zone périurbaine où… les différences étaient plus marquées (même si je ne suis pas arrivée dans un milieu d’entre-si).
Du fait d’un concours, ma mère a connu ce qu’on a appelé dans mes bouquins d’éco « une ascension sociale. Elle a eu un salaire un peu plus élevé, et surtout, connait une relative stabilité. Nous n’étions plus dans un HLM

Dans mes cours d’économie de première au lycée, quand on a commencé à parler des « catégories socio-professionnelles », je ne savais pas trop où me classer. Je demandais à chaque fois au prof, en faisant mine de parler d’une situation d’une amie, dans quelle classe, je devais me situer. Son père est en profession libérale ? Sa mère est fonctionnaire ? Classe moyenne !

Je me souviens que mes profs d’éco bougonnaient sur le manque de clarté et le « gloubi boulga » de l’appellation classe moyenne. Que ces appellations  » professions intellectuelles supérieures » étaient vagues. A l’époque, je ne comprenais pas bien ce qu’ils voulaient dire. Mais maintenant je comprends. Classe moyenne, c’est tellement vague, je ne sais même pas ce que ça veut dire. J’ai des copines qui ont des parents qui sont propriétaires, qui ont deux voitures, qui ont des grands parents qui sont propriétaires aussi…
Et moi, je me vois. Qui n’a connu que la location. Qui n’aura sûrement pas de problèmes par rapport à la taxe sur les héritages.

Mes parents m’ont toujours convaincue que l’école, les diplômes, l’éducation qu’ils me donnaient, allaient être leur seul héritage. Mes parents croient en l’école comme modèle d’ascenseur social (oui oui, ça va, je sais que c’est autre chose). Ils y croient d’autant plus que ça a été leur moyen d’échapper à la précarité.
LOl. La précarité, une réalité autre que je ne peux percevoir qu’à travers leurs récits lors du repas du dimanche. Avec quelle légèreté mon père et ma grand mère abordent la grande pauvreté dans laquelle ils vivaient. Pas mal des enfants d’immigrés reconnaissent ces discours, abordés comme des blagues, des plaisanteries et des bons mots. Comment mon père me raconte, avec des rires et des sourires, la faim que lui et ses frères ont connu quand ils étaient au Cameroun.
Comment ma grand mère me raconte ses histoires de migrante en France, qu’elle a failli se faire prendre par un piège tendu la préfecture qui expulsait les personnes qui avaient un visa « étudiant » et que c’est une agent de la préfecture qui l’a prévenu de ne pas se rendre au rendez-vous.
La précarité quand tu as passé ton enfance chez ta grand mère, qu’elle vit toujours dans le même HLM.

C’est intéressant de voir ce concept de précarité, qui régit ta vie, mais qui n’est pas directement dans ta vie. Quand tu deviens «  » » » » » »militante » » » » » » » », tu veux taire ce côté de toi. Parce que clairement tu n’es pas la plus à plaindre. Parce que CLAIREMENT tes parents t’ont dit toute ta vie que tu étais dans une meilleure situation qu’eux, que tu as la nationalité française, que tu avais un toit sur ta tête, donc qu’est-ce que tu vas aller dénoncer ?
La précarité financière est l’une de mes plus grandes peurs, parce que je la sens proche. Telle un monstre qui rôde. Telle une épée de Damoclès.
Comme si je marchais sur des oeufs, sur un chemin fragile que mes parents se sont tués à construire, et qui peut s’écrouler à chaque instant.

Je crois que je suis consciente que ce texte peut paraître comme fragile. Comme des tears de privilégiée qui n’a pas vraiment vécu ça donc que je devrais la fermer parce que je suis une bourgeoise. Mais est-ce que tu es bourgeoise quand tu as peur de la précarité financière ? Quand tu ne sais pas de quoi demain sera fait ? Si tu sais que tu n’as pas de filet de secours si un aléa de la vie arrive ? Si tu sais que tu peux basculer à tout moment ?
Pour moi le propre de la bourgeoisie (de ce que je me souviens), c’est d’abord avoir des moyens de productions (une entreprise), être propriétaire d’un bien immobilier, mais de façon aussi peut être erronnée, c’est aussi de savoir qu’on peut anticiper l’avenir, d’avoir un filet de sécurité (souvent une épargne) qui fait qu’on saura de quoi est fait demain. Il existe une forme de distance avec la pauvreté et la précarité du fait de ce filet de sécurité.
Laissez moi vous dire que je (ou que ma famille) ne répond pas vraiment à ces critères, d’où l’éclat de rire que je retiens à chaque fois que je lis  » t’es une bourgeoise ».
Un éclat de rire différent de celui de certaines personnes de ma famille, qui, en utilisant certains artifices et « signes extérieurs de richesses » pensent tromper les gens sur leur situation financière et sur leur niveau socio économique. Chez eux, il y a la fierté d’avoir trompé, chez moi non. Mais on peut entendre distinctement dans ce rire refoulé la phrase  » si tu savais ! »

Après EVIDEMMENT, je sais bien qu’il y a bien pire que moi. Ma grand mère par exemple. Les amies de ma grand mère par exemple. Des membres de ma famille.

Arrêtons de prétendre que la précarité n’est pas une composante importante des vies des familles de migrants (ou descendants de migrants dans mon cas). Et la différence entre moi et ce que mes ami.e.s (dont certains gagnent plus, d’autres moins) vivent, comment ils peuvent percevoir ce rapport à la précarité m’amuse : pourtant, on se dit tous de la « classe moyenne ».

Classe moyenne. Mes profs d’éco avaient raison, c’est quand même vraiment un terme de merde.

Next time dans  » Kiyémis parle de sous « , je vous parlerais de ce que ça veut dire de savoir qu’on est une femme Noire dans le monde du travail, et que, sujet à DEUX DISCRIMINATIONS (minimum), quel impact ça peut avoir sur nos FINANCES, l’accès à certains postes, etc.

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3 réflexions sur “Classe « moyenne « 

  1. Ton article me parle beaucoup !
    C’est quand même extrêmement difficile de nos jours de nous situer dans une « classe sociale » ; en Suisse, comme en France (du moins c’est ce que fait supposer ton post), la classe moyenne est un gros fourre-tout. Pour citer Gad Elmaleh, c’est plus d’une « fourchette » de salaire dont on parle, mais bien d’un « râteau ».
    Dans mon cas, je suis née à Genève, de deux parents ouvriers, eux-mêmes fils et flle d’ouvrier. Je suis la première de ma famille (fille unique) a avoir fait l’université. Je suis maintenant titulaire d’un master en histoire ancienne et commence une thèse dans le même domaine. La vie a mis sur ma route un mari ingénieur, issu du même genre de cadre que moi ; il est le premier a avoir effectué des études supérieures.
    Sa situation était toutefois moins merdique que la mienne. A 12 ans, jusqu’à mes 22 ans, j’ai vécu seule avec mon père, car mes parents sont divorcés et ma mère avait alors quelques problèmes psy. La plupart des mois, on avait 2000chf (environ 1500 euros) pour tous nos frais ; une fois payé le loyer (1000chf pour un 3 pièces de superficie plus que modeste – mon père dormait dans le salon), les assurances maladies, etc, on comptait le moindre sous restant pour bouffer. Mon paternel n’étant pas le roi du travail stable, il s’est même retrouvé au chômage pendant deux ans.

    Breeef, tout ça pour dire que cette question de la « classe », j’ai comme toi pas mal de peine à y répondre quand on me la pose. Je demande aux gens s’ils veulent la version courte ou longue. On a la chance maintenant d’être propriétaires (aidés par la belle-famille qui a hérité d’un bien immobilier, qui ne valait rien à l’époque mais qui a pris de la valeur depuis) et d’avoir les diplômes donnant accès à de hauts salaires (mon mari est depuis 15 ans dans la même boîte et a bien gradé – moi, on en reparlera si je finis ma thèse un jour :p). Mais comme toi, j’ai toujours un peu le spectre de la précarité financière qui plane au-dessus de ma tête. Je me dis qu’on est jamais a l’abri d’une couille, quoi. J’aimerais tout connement ne jamais avoir a priver mes futurs enfants de trucs utiles (« tu veux faire une école de comm courue dans un autre canton/pays ? je peux t’aider si tu veux » – chose qui était impossible pour moi) et je souhaite des trucs aussi triviaux comme le fait qu’ils aient chacun leur chambre. (même si plus ça va, plus je pense qu’un gosse, ce sera déjà pas mal).

    On a beau avoir eu droit à un « ascenceur social », ça ne fait pas pour autant oublier d’où l’on vient ou les années de rade qu’on a connues.

    (je te suis sur Twitter depuis un moment, je découvre ton blog que maintenant… shame on me !)

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  2. J’étais tombé sur cette interview très intéressante de David Graeber sur la dette : http://laviemanifeste.com/archives/8903 où il explique en passant, que la notion de classe moyenne n’est pas une notion économique mais un concept politique. En effet, pour lui, appartenir à la classe moyenne ou pas c’est répondre à la question « Vous sentez-vous protégé ou menacé par la police? » J’ai trouvé cette ligne de démarcation très pertinente. C’est une démarcation entre ceux qui sont du côté de l’ordre établi ou pas.
    Sinon, plus précisément lié à ton texte, tu exprimes en réalité la différence entre statut professionnel et patrimoine. Et effectivement, la vraie richesse en France est liée au patrimoine. Les Pinçon-Charlot, couple de sociologues, ont beaucoup travaillé là-dessus

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