Dans l’univers des Maquisards d’Hemley Boum

C’est à environ 1h30 que j’ai fini la lecture du livre « Les Maquisards ». A 2h30, je tournais au fond de mon lit, cherchant le sommeil mais l’esprit hanté par les personnages de cette oeuvre. Je l’avoue, j’étais encore soufflée par ce que je venais de lire. 

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(Couverture superbe de Fred Ebami)

Les Maquisards de Hemley Boum, aux éd La Cheminante

Dans ce roman, écrit par l’auteure Camerounaise Hemley Boum, l’histoire se mêle à l’Histoire : le contexte, c’est la guerre de décolonisation de la France au Cameroun, qui est devenue un protectorat français après la défaite de l’Allemagne lors de la première guerre Mondiale. L’auteure a à coeur de rappeler à travers son oeuvre cet épisode méconnu de l’histoire. Exit l’idée fausse d’une décolonisation « pacifique » de l’Afrique Noire. Nous plongeons auprès des maquisard-es camerounais-es, ces combattants et combattantes qui oeuvrent pour l’indépendance du Cameroun. A travers une saga familiale qui mêle les destins de Thèrese, Alexandre, Esta, Muulé, Likak, Amos, Kindè et beaucoup d’autres, on rentre dans le décor des villages bassa, au moment charnière des guerres de décolonisation. Les héros et héroïnes, proches ami-es de Um Nyobé  (qui fut le leader du principal parti pour la décolonisation au Cameroun, l’Union des Populations du Cameroun ou UPC, interdit en 1955) mêlent leurs destins, leurs familles, leurs amours à la lutte pour l’ « indépendance immédiate et totale » du Cameroun. 

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Quel plaisir pour moi de feuilleter ces pages et de découvrir des persos notamment féminins (afrofem comme toujours) fortes, inspirantes, courageuses. Le rôle des femmes dans les différentes communautés (familiales et politiques) est central dans l’oeuvre de Hemley Boum. Que ce soit dans l’organisation d’un village bassa, dans les questions matrimoniales mais aussi dans l’organisation de la lutte contre un oppresseur colonial dont la domination passe aussi par le corps des femmes, les femmes sont aux avant-postes. La confrérie du Ko’ô, une société composée exclusivement de femmes est un point fascinant de l’ouvrage. Les femmes qui appartiennent au Ko’ô font reposer leur pouvoir sur des rôles « traditionnelle ment » féminins, c’est à dire le fait d’être une guérisseuse, de prendre soin des questions de fecondité. Cependant, les femmes qui appartiennent au Ko’ô sont considérées comme « libérées » d’une certaine norme patriarcale qui assigne les femmes au rôle d’épouse et de mère. Selon Hemley Boum, Ko’ô veut dire escargot en bassa et est aussi une référence au clitoris, d’où les femmes du Ko’ô tireraient leur pouvoir, un endroit détaché de la fertilité et de la maternité et uniquement consacré au plaisir. Cette appartenance leur donne une influence très importante dans le village auquel elles sont rattachées (un Ko’ô par village.). Ce groupe, où les plus vieilles initient les plus jeunes, me rappelle aussi la notion d’une sororité ,intergénérationnelle, notion particulièrement importante dans le womanism et l’afro-féminisme. C’est enfin ce groupe, qui s’organise pour lutter contre les violences sexuelles qui émanent notamment de l’oppresseur colonial. Évidemment ce groupe est mal vu, par les autorités administratives coloniales et est observé avec de la méfiance par l’autorité religieuse (protestante et catholique) qui est imposée par les colons. Du coup, on qualifie les femmes du Ko’ô de « sorcières » (terme qui revient souvent d’ailleurs quand on est face un groupe de femmes vues comme des guérisseuses.) Avec une couche raciste évidemment avec la notion de « pratiques sauvages ».

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 J’ai vraiment aimé ce livre. Il a eu un impact considérable sur moi. Je lisais en parallèle le fameux « Kamerun ! » de Jacob Tsasitsa, Manuel Domergue et Thomas Deltombe, et ces deux travaux (l’un roman de fiction, l’autre ouvrage  historique) agissaient de concert. Hemley Boum donne corps et vie à ses Maquisards. Elle construit sa narration sur des faits réels : les émeutes à Douala, la conférence à Brazzaville, l’arrivée des syndicats qui permet l’organisation d’une base militante, l’oppression coloniale, l’organisation de la fraude électorale au Cameroun par les autorités française, l’interdiction de l’UPC en 1955, le retranchement dans les maquis… Les discours de Um Nyobé sont réecrits mais les faits évoqués sont réels et via ce roman, j’imagine la ferveur de la foule, l’espérance des militant-Es et combattant-Es, la détermination du leader à vouloir passer par le droit et les institutions internationales pour obtenir la victoire, la volonté de ne pas se suffire d’une indépendance de facade,  la déception… le maquis. 

J’aimerais parler de plein de choses encore : à quel point l’écriture de Boum des relations amoureuses m’a touché  (et au passage redonné envie d’écrire), la colère qui m’a pris à certains passages, de la manière dont elle souligne certains propos racistes de Voltaire, du style « Vos soit-disant Lumières là… négrophobes comme les autres ! »… mais je ne peux que vous recommander d’acheter cette oeuvre, par ailleurs primée. 

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