« Les marg(inalisé)es questionnent le centre. » C’est bien gentil tout ça mais…

Je précise que je n’invente rien, et que ce sont des longues conversations avec des ami.Es et des lectures de blogs de militant.es qui ont permis la production d’un tel texte.

Vendredi dernier, j’ai eu le privilège d’assister à une conférence sur l’intersectionnalité, à laquelle Kimberle Crenshaw, la chercheuse nord-américaine qui a produit notamment le concept (et la théorie politique) d’intersectionnalité donnait une intervention. Ce terme est présent depuis 2005 dans les milieux très fermés de l’université française, avec une traduction du texte « Cartographie des marges » dans les Cahiers du Genre. Il est réutilisé et popularisé en France par de nombreuses féministes, d’abord racisées (afro-féministes, féministes-anticolonialistes/décoloniales) pour illustrer l’imbrication des rapports de dominations auxquelles elles sont soumises et ainsi affiner l’analyse d’oppressions multiples. 

Je suis en train de lire l’apport de Sirma Bilge sur la question de l’intersectionnalité, universitaire dont on m’a beaucoup parlé, donc j’ai vraiment peur de faire de la mauvaise paraphrase et je viendrais modifier si besoin. Mais je m’interroge : si la mise en pratique de l’intersectionnalité dans un contexte politique, c’est de permettre aux marginalisé.es d’interroger les conditions de leur marginalisation, et ainsi d’interroger les dominants et le centre, comment on rend ça concrètement possible ? 

Vendredi, Émilia Roig, une des intervenantes de la conférence, réaffirmait l’importance et la place des militant.es féministes racisées francophones pour replacer ce terme au coeur des préoccupations féministes et déploraient l’absence desdites contributrices au débat scientifique (oui, oui) dans ce lieu. J’ai d’ailleurs apprécié le fait qu’on parle autant de « colonisation » ou de  » gentrification » de l’intersectionnalité. Et je pense que c’est aussi parce que ce terme s’est construit comme une critique de mouvements sociaux incomplets que j’attache de l’importance à CONSTAMMENT POLITISER CETTE QUESTION. Constamment interroger nos propres pratiques quand on traite de cette question. Parce que concrètement, perso, en tant qu’étudiante, j’adore aller à des conférences sur l’intersectionnalité, mais si il n’y a aucune critique des institutions qui reçoivent ces conférences qui est faite dans le même temps (AKA DES UNIVERSITÉS QUI REPRODUISENT L’IDÉE SELON LAQUELLE LE SAVOIR EST MAJORITAIREMENT BLANC ET MASCULIN ET RICHE ET QUE C’EST LA NORME ENTRETENUE), je vois pas quelle est la finalité. Et selon moi (mais je peux me tromper), on peut pas dissocier le concept d’intersectionnalité de sa visée politique, et de son outil permettant la réflexivité et la critique politique. Sinon, ça devient vite du « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». 

 La manière dont on parle d’intersectionnalité, qui en parle, pour qui est fondamentale. (Petit aparté pour Amandine Gay qui disait déjà ça depuis l’année dernère en pleine conf). Déso pas déso mais quand tu fais une conf dans le 6e, à Sciences Po selon moi tu t’attends déjà à un certain public, et perso j’avais du mal à me détacher du malaise que je ressentais. Comme si j’étais pas à ma place (et j’entends déjà ma mère crier « t’es à ta place partout ma fille », MENFIN BON). A titre d’exemple, quand je suis allée à la conférence sur les Feminismes Noirs et les WOC en Europe à Edimburg, organisée par des femmes racisées, Akwugo Emejulu notamment, j’ai pas du tout ressenti la même chose. Pareil pour les séries de colloques et de prise de paroles organisées à Paris 8 appelées « Paroles Non Blanches » ou pour la conférence sur l’afro-féminisme organisée par l’ADEAS (dont je parle ici). L’intersectionnalité n’était pas juste un objet de discussion scientifique, c’était également un outil sur lequel les personnes qui ont préparé la conférence se sont appuyé.es pour organiser ceci. D’ailleurs, Kimberlé Crenshaw explique qu’elle a pu aussi concevoir ce concept d’intersectionnalité parce qu’elle gravitait dans des cercles militants où on parlait de néo-marxisme, d’antiracisme et de féminisme (sans parler du fait que les universités US ont des départements d’African-American studies, de Black Ethnics Studies de gender studies etc). Ce n’est pas seulement les discussions scientifiques dans des murs somme toute relativement fermés (soyons honnêtes deux secondes)  qui ont fait naître ce concept, c’est aussi le fait d’avoir eu des sources diverses de savoirs toutes vus comme étant légitimes.

De la même manière, Émilia Roig a parlé du pillage des « blogs » et j’ai trouvé ça intéressant parce qu’elle renvoyait aussi à la question de la « colonisation de l’intersectionnalité« . Et effectivement, on peut le constater. Si on part du principe que les lieux de productions de savoir légitime, l’université et l’académie, sont aussi des lieux exclusifs et excluants, on comprend alors que les critiques de ces systèmes oppressifs vont naître en dehors et à la marge desdits lieux. Et d’ailleurs vont pas prendre la forme que reconnaissent lesdits lieux : ça peut être par le chant, la danse, ou encore d’autres moyens mais qui évidemment ne seront pas reconnus comme savoirs*. Qu’est ce qui se passe quand les universités et les universitaires ne reconnaissent pas les acteur/actrices et les « transporteur.euses. » de concepts qu’ils/elles vont réutiliser pourtant dans des débats inaccessibles (par le lieu comme par la forme – langage tenu, durée, modalités de l’évènement- )aux autres ? Qu’est-ce qui se passe quand ces critiques (toujours pas reconnues par des institutions de légitimations) sont dépouillées de leur savoir parce que l’endroit où ils.elles choisissent de vocaliser leurs réflexions (Internet, les blogs, Twitter) n’est pas protégé par des cadres type « propriétés individuelles » et que leurs pensées sont récupérées par des personnes qui peuvent réutiliser ces idées à leur propre profit (social, académique ou financier) ? 

J’ai vu une intellectuelle afrodescendante traiter d’un sujet. Le même sujet s’est retrouvé dans un article quelques jours plus tard, par une personne qui sera payée mais qui, j’en suis sûre, se dirait « intersectionnelle ». Et le PIRE, c’est qu’on va reprocher à la personne qui vocalise ses critiques d’être ingrate, chiante,  » parce que l’important c’est la visibilité hein !! L’important, c’est le message !!« .  Ça arrive tout le temps, l’intellectuelle womanist noire-américaine Trudy le dit depuis des années, comme des blogueurs et blogueuses francophones. 

COMMENT ÇA MARCHE AU JUSTE ? C’est bien gentil de s’intéresser à l’intersectionnalité etc mais si ca se voit pas dans les pratiques des gens qui prétendent le faire , c’est limite souiller le texte, et le vider de toute sa chair. Dans ce fléau qu’on appelle le pillage intellectuel (qui touche plein de monde), certain.es sont plus fragiles, encore plus à même d’être exclu.es et vulnérables. Parce qu’exclu.es desdits lieux « classiques » de productions/transmissions du savoir. Parce que vues comme étant  » pas assez légitimes » pour être cité.es, invité.es et RÉMUNÉRÉS quelque soit le sujet. 

Pensez-y la prochaine fois que vous voulez faire un article/un colloque/une conf sur l’intersectionnalité/les féminismes noirs/décoloniaux  (et toutes sortes de sujets qui impliqueraient des dominés finalement mais je vais parler de ce qui me concerne.). Et en toute sincérité, ça fait des années que je vois de telles critiques donc bon : ÇA URGE.  

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