Scander tant qu’il le faudra l’évidence. 

Dénoncer le racisme et le sexisme, le classisme et les différentes LBT-phobies que peuvent subir les femmes noires et pas qu’elles , ce n’est pas seulement être en colère, c’est réaffirmer à chaque coup de gueule notre humanité en tant que femme noire. 

En tant qu’afroféministe (et avant que je me décrive comme telle), je m’intéresse notamment aux questions de racisme et de sexisme. L’une des particularités des oppressions sexistes et racistes, c’est le processus de déshumanisation qui est à l’oeuvre. Quand tu es une femme noire, tu n’es plus vue comme une personne humaine : tu es un fantasme raciste, un objet qu’on peut toucher, tu appartiens à une masse indistincte qui agirait de la même manière parce que c’est un groupe « les femmes noires sont vénales, les femmes noires, toujours en train de parler fort, les femmes noires qui adorent le sexe ». Tu peux être le sujet des 10 mêmes blagues récurrentes sur tes cheveux, ta couleur de peau. Ton corps, objet soit de degoût, soit de fantasme démesuré, peut être touché, aggrippé, étudié, sans ton autorisation. Il est agressé, violenté. Il est colonisé, revendiqué par d’autres que toi. Il ne t’appartient plus. Il en est resté des traces de la colonisation, et ces traces se manifestent dans l’imaginaire de tous. Ces traces d’une période de soit-disant « partage des cultures » selon Fillon où les empires coloniaux européens (La France notamment) ont supprimé et systématiquement dénigré des groupes de leurs histoires, de leurs sociétés, de leurs modèles de références, de leurs langues. Une longue période pendant , en prétendant prétendant civiliser  (cf Jules Ferry), on a rejeté toute une partie du monde aux marges de l’humanité. 

                          

Splendide dessin de D.Mathieu Comics pour le film « Ouvrir la Voix » d’Amandine Gay. 

En regardant le film « Ouvrir La Voix » d’Amandine Gay, projeté sur grand écran, une impression de familiarité étonnante m’emplit. Non seulement parce que je suis l’une des interrogées mais aussi parce qu’en chacune des interviewée, je me retrouve. Je me vois. Et en les voyant, en me voyant en elle, en souriant devant nos parcours si différents et nos paroles qui s’entre-coupent presque, je me souviens : je n’ai pas l’habitude de voir des femmes noires si humaines à l’écran. Elles ne sont pas l’incarnation d’un archétype qui conforte certaines certitudes dans le fantasme qu’on se fait de LA femme noire. En face de nous, si proches, si différentes, si multiples, l’évidence s’impose au spectateur qui n’est pas habitué : elles sont humaines. Des êtres humains, que l’expérience de femme noire dans une société où la norme est construire par et pour les hommes blancs a forgé. Et cette expérience, l’affirmation de ces expériences de personnes vues comme anormales ne les rend pas moins humaines. Parce que l’expérience de l’humanité n’est pas forgée dans un prototype unique. 

« Sisters in Humanity » de Sanaa.K

Des esprits chagrins ne verront pas le cri d’humanité que nous poussons, que poussent les militantes afroféministes. Comme d’habitude, ils et elles définiront ces luttes comme communautaires, parce que l’universalité ne peut être définie que par des gens dont la race, le genre, la classe ne sont jamais nommés. D’autres critiques ne comprendront pas comment on peut à la fois expliciter cette expérience particulière de femme noire et exiger l’humanité et la dignité. Parce que l’humanité, et les droits à la dignité, à l’affirmation de sentiments humains, le droit à voyager partout dans le monde sans restrictions, la possibilité de participer à n’importe quelle discussion sans être de prime abord vu comme non-objectif, sont perçus comme étant un privilège réservé à un homme cisgenre blanc riche américano-européen.

Dessins de Massira Keita

Et pourtant. Être une afroféministe, c’est refuser l’affirmation implicite que seule une petite partie de la population a le droit à un traitement humain (la compassion, le respect, le droit à une justice équitable, le droit à espérer avoir la possibilité d’avoir une vie confortable voire prospère). C’est aussi pourquoi en tant qu’afroféministe, je me sens proche des luttes contre la transphobie, l’homophobie, la biphobie, l’islamophobie, l’antisémitisme, le classisme, la putophobie et d’autres. Parce que quand certain.es voient du communautarisme, je vois un rappel cinglant au fait que la dignité humaine ne devrait pas être soumise à conditions.

Assemblage des magnifiques dessins d’Iman Geddy à retrouver sur son Instagram 📸 imangeddy

Etre afroféministe, c’est réfléchir activement à comment déconstruire des systèmes d’oppressions qui s’appuient sur une conception étriquée et restreintes des droits de l’homme. C’est affirmer radicalement, sans fards, sans honte que les systèmes d’oppressions qui nous écrasent veulent nous diminuer, nous réduire et pourtant, telles que nous sommes, nous réaffirmons notre appartenance à l’humanité en tant que femmes noires et notre droit au respect et à la dignité. Sans négociation possible. 

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2 réflexions sur “Scander tant qu’il le faudra l’évidence. 

  1. Bonjour, je suis également afrofeministe et je comprends et suis en accord avec ton sentiment vis à vis du traitement des femmes noires ou même caucasiennes. Néanmoins, j’ai un problème avec l’emploi du verbe « deshumaniser » par rapport à l’objectivation des femmes. Selon moi, il n’est pas possible de deshumaniser un individu. En effet nous avons chacun et chacune une nature intrinsèquement humaine dont nous pouvons nous défaire mais ne pouvons nullement ôter à un ou une autre. Tout comme nos ancêtres esclaves n’avaient à aucun moment perdu leur humanité car certains avaient pitié de leurs oppresseurs, et manifestaient de la compassion les uns par rapport aux autres, nous non plus en tant que femmes n’avons en aucun cas perdu notre humanité. Ce sont les individus qui agissent de manière « animale » envers nous qui se sont déshumanisé. Alors n’acceptons pas que les médias ou qui qu’ ce soit nous réduisent à de simples objets par leurs désirs hideux.

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    • Bonjour et merci pour ton commentaire ! Je trouve ça très pertinent de retourner l’idée que les individus, par leur violence, agissent de manière « animale » envers nous. Ça vient de faire tilt et ça nourrit beaucoup ma réflexion ! Merci !

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