Du salon de Clamart au clip « Musique Nègre » : le Tumulte Noir a de beaux jours devant lui.

« Un article NON EXHAUSTIF sur mes lectures du moment, il y en aura certainement d’autres.

Après des semaines de débats franchement épuisants moralement sur les violences policières, sur l’usage de mots racistes soit-disant convenables comme « Bamboula », me replonger dans l’étude du « Tumulte Noir » ( cf J.A Boittin)  qu’a connu la France pendant l’entre-guerre est à la fois rafraichissant et rassérénant. Alors que nos livres d’histoire français débordent d’images humiliantes sur les représentations coloniales type « Ya Bon Banania », les affiches de l’exposition coloniale, mes yeux et mon coeur s’émeuvent de toutes les découvertes enfouies et mon anglais bancal franchit la barrière de la langue des articles que je lis. 

Munie d’articles en anglais ( parce que l’université française tarde à ouvrir un département sur les diasporas afrodescendantes, et sur la Négritude, et sur les études coloniales, BREF), je fais défiler les pages  qui évoquent les prémisses de la Négritude.En retraçant petit à petit les pas de ce magnifique (et relativement peu étudié en France)  mouvement culturel et littéraire qui commence au début des années 30 et qui s’étend sur la durée, avec des évènements comme le congrès des écrivains et des artistes Noirs, je comprends que la conscience panafricaine nait bien avant dans une capitale coloniale investie à la fois par des intellectueLLes bourgeois.SES antillai.SES, afro-AmericainEs et des tirailleurs anticoloniaux. Le militant anti-impérialiste Lamine Senghor,  qui, avant Césaire, interroge le mot « nègre » sous l’angle de la race et de la classe via la revue la Voix des Nègres et l’oppose à  » Homme de couleur », réservé aux personnes Noires considérées comme « évoluées » (selon les normes occidentales).  Jeanne (Jane) Nardal, écrivaine martiniquaise écrit sous le nom Yadhé « L’Internationalisme Nègre » dans la Dépêche Africaine 1928, et son texte est très ambivalent. D’une part, elle reprend les perceptions sur les Africains « attachés à leurs traditions » et considère les afrodescendants qui vivent en Occident comme étant « avancés » parce qu’en contact avec la civilisation occidentale  , mais dans le même texte elle dit que les Africains ont raison d’etre attaché à ces traditions : des mots très forts dans un contexte où la colonisation est vue et présenté comme un apport positif et qu’il faut à tout prix se détacher de ce qui se rapporte aux traditions indigène. Elle parle aussi du fait d’être Afro-Latin (Latin ici renvoie à la France), ce qui est également un acte symbolique fort, dans un monde où revendiquer son africanité est mal vu et appelle, avec l’aide des Afro-Américains à l’avènement d’un pan-noirisme/panafricanisme fort. Je pourrais également parler de sa soeur, Paulette Nardal, une des toutes premières femmes noires journalistes à Paris, licenciée en lettres anglaises, qui a traduit des textes afro-américains pour les jeunes Aimé Césaire et Léopold  S Senghor qui  se rencontrent dans son salon à Clamart. Même s’il faut noter un penchant réformiste et assimilationniste aux soeurs Nardal, elles mériteraient des dizaines et des dizaines d’articles EN FRANCAIS, des émissions de radios, des téléfilms et plus d’un documentaire.

Paulette_Nardal.jpg

Paulette Nardal, une des premières femmes noires journaliste à Paris, co-créatrice de la revue du monde Noir

Et l’effervescence intellectuelle ne se limite pas au début des années 30   : Haitiens, Martiniquais, Sénégalais, Malgaches se rencontrent dans le Paris de l’entre-deux-guerres. Des revues éclosent de toutes parts dès le milieu des années 20: le Cri des Nègres, La Voix des Nègres, La Dépêche Africaine… Viendront ensuite la (fameuse) Revue du Monde Noir, l’Etudiant Noir, Tropiques. Alors, CERTES, certains ont mieux tourné que d’autres – c’est un euphémisme pour certains… – , mais au fur et à mesure que je lis, je comprends qu’il est vraiment intéressant de ne pas réduire l’éveil Noir qu’a connu Paris pendant les décennies 20-30 à une copie de la Harlem Renaissance, la présence d’Afro-Américains (et notamment à J.Baker) ou même au légitimement célèbre  Cahier d’un retour au pays Natal. Et il est d’autant plus intéressant d’évoquer les Négritudes, les mouvements noirs que composent cet élan avec nuance, en ne cédant pas à l’opposition simpliste type  » MLK VS Malcolm X » . Alors que la France se glorifiait de son entreprise coloniale , la revue noire pro-soviétique Le Cri des Nègres dénonçait en octobre 1931 la violence de la colonisation.(attention image potentiellement choquante de décapitation)

P8_Le_cri_negre.jpg

Source : ACHAC

 

Où sont les textes  et les expos, les documentaires diffusés sur le service public,  les films de fiction diffusés sur France 2 qui le soulignent ? Et qui plus généralement témoignent la présence dès les années 20-30 de  ces différents tumultes et débats intellectuels, à Paris, tenus par des francophones, hommes comme femmes ? L’admiration qu’éprouvent bon nombre de Français pour l’histoire des luttes afro-américaines, via notamment Martin Luther King ou Rosa Parks s’oppose au silence retentissant à propos de cette époque. De la même manière, on a encensé l’apport de Joséphine Baker, qui est de fait indéniable, à une forme de renaissance. Pourtant, comme dans une continuation de la marginalisation géographique (et citoyenne) des personnes issus de ses colonies, les apports des soeurs Nardal, mais aussi de Suzanne Roussy-Césaire (essayiste martiniquaise ayant aidé pendant la Résistance et co créatrice de la revue culturelle Tropiques) sont complètement effacés des mémoires. D’ailleurs, on peut constater qu’on a donné le nom de  » Rosa Parks » à la gare flamblant neuve de la SNCF sur la ligne du RER E  ( après celui d’Ella Fitzgerald sur le tramway), mais rien pour les femmes intellectuelles issues des anciennes colonies françaises. . Pourtant, il y a un vrai intérêt à fouiller cette période, à ne pas se limiter aux classiques de la Négritude et d’aller au delà. (D’ailleurs, c’est ce que font des chercheur.ses comme Pap NDiaye, Elsa Dorlin, Françoise Vergès, Silyane Larcher ou encore Nadia Yala Kisukidi. J’attends le département d’université consacré EXCLUSIVEMENT à ce type de travail mais on peut toujours rêver ).

 

suzanne Roussi Césaire.jpeg

Suzanne Roussi-Césaire, essayiste martiniquaise et co-créatrice de la revue Tropiques

 

Cependant,  note avec un plaisir non dissimulé que certains rappeurs, comme Youssoupha par exemple avec sa chanson Black Out, ou Kery James avec « Musique Nègre » (voir une excellente étude d’image et de texte de ce clip sur Contre Attaques) se saisissent de l’héritage des Négritudes et du « Tumulte Noir ». Mêlant à la fois, une dénonciation panafricaine du néo-colonialisme en Afrique, un hommage aux luttes des Noirs-Américains ou des tirailleurs sénégalais , une mise en lumière de certains auteurs noirs francophones, ces deux chansons font écho à des revues, des textes, des réflexions que tenaient déjà des  René Ménil ou  Suzanne Roussy-Césaire auparavant en utilisant de nouveaux médias pour diffuser ce type de discussion. On voit une transmission d’une histoire qui est totalement marginalisée dans la société française et qui permet une réappropriation d’un savoir qui passe hors des canaux universitaires, via un média accessible (support Youtube). . De plus, on constate la continuation d’un discours qui rappelle l’idée d’un internationalisme noir que défendait déjà Jane Nardal en 1928.

kery17.png

Kery James dans le clip « Musique Nègre » rend hommage aux tirailleurs colonisés sénégalais. (Source : Contres Ataques)

 

 

 

Ce « Tumulte Noir »,  bien qu’effacé de l’histoire française comme les soldats africains des photos à la Liberté, est fascinant à étudier. J’ai pu croiser via Twitter ue couverture d’un magazine francophone fondée par un HaItien à la fin du 19e siècle, et je m’attelle de ce pas à aller lire ça ! J’ai hâte de découvrir et de commenter et analyser davantage de choses !

 

 

Pour aller plus loin :

Un de mes tumblr favoris qui est véritable une MINE D’OR

Sur Africultures : L’éveil de la conscience de race par des femmes : une lecture genrée de la Négritude par Astride Charles

Sur Jeune Afrique : Interview de Karim Hammou, sociologue  «  Le rap, une mémoire de l’Afrique »

(En Anglais ) Miller, Christopher L. Nationalists and nomads: essays on francophone African literature and culture. University of Chicago Press, 1998

Dewitte, Philippe. Les mouvements nègres en France, 1919-1939. Vol. 16. Editions L’Harmattan, 1985.

 

(En Anglais) Boittin, J. A. (2010). Colonial metropolis: the urban grounds of anti-imperialism and feminism in interwar Paris. U of Nebraska Press

Boni Tanella, « Femmes en Négritude : Paulette Nardal et Suzanne Césaire », Rue Descartes, 4/2014 (n° 83), p. 62-76

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s