« De toute façon, toi tu ressembles à Ngolo Kanté « 

En grandissant en France, puis en arrivant sur les réseaux sociaux, j’ai remarqué certaines choses qui étaient très récurrentes : le fait qu’on associe les femmes noires à des joueurs de foot masculins français, souvent de peau foncée. Ainsi, j’ai moi même pu être affublée d’appelation comme « Bakayoko », « Ngolo Kanté » etc. Cette association était évidemment négative : les corps de footballeurs noirs à la peau foncée (#colorisme) étaient transformés en insultes à l’égard de femmes noires, comme un moyen de les humilier.

Mrs Roots a déjà parlé, dans un article qui a fait couler beaucoup d’encre, et qui a provoqué pas mal de réactions (et pas toutes positives) de misogynoir. Ce terme créée par l’intellectuelle et féministe noire US Moya Bailey soulève la question de la misogynie particulière qui touche les femmes noires. Autant la question de l’hyper-sexualité des femmes noires est assez abordée, que ce soit dans les témoignages, avec les fameux  » panthères », autant la question de la masculinisation des corps des femmes noires dans le regard des autres est mis de côté. J’aimerais, à travers cette article, ouvrir une discussion sur comment la manière dont on pense le genre et la race, et comment particulièrement, les femmes noires ne sont précisément pas pensées comme appartenant au genre « femme » dans la pensée coloniale. Ces représentations nous suivent jusqu’à aujourd’hui, au travers d’insultes qui nous paraissent presque anodines si elles ne touchaient pas à quelque chose de plus profond.

Dans « La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française », écrit par Elsa Dorlin, les « Africaines » sont décrites comme n’étant pas des femmes : via une construction stéréotypée et raciste de leur sexualité. Selon certains médecins européens de l’époque : elles n’auraient pas de pudeur – car elles étaient seins nus-/un plus fort désir sexuel car auraient le sang chaud : des attributs qui seraient d’après eux plus proches de l’homme. Un article qui est sorti il y a quelques jours sur Libération atteste d’autant plus de cette vision des femmes noires comme n’appartenant pas au genre féminin : les femmes sont décrites comme  » plus viriles du fait des travaux de force qu’elles accomplissent, de leurs corps musclés, de leur chevelure courte « . Ainsi, on voit que la rencontre des colons européens avec les femmes noires cimentent les stéréotypes de genre occidentaux et les alimentent : les femmes noires ne sont pas vues comme des femmes car elles sont vues comme plus fortes et leurs cheveux crépus ne sont pas des vecteurs de féminité. Cette remise en cause de leur féminité, voire même leur masculinisation, ouvre la porte à une totale déshumanisation : la présupposée force des femmes noires devient une justification pour des mauvais traitements, tortures et poursuite de l’esclavage . Comme l’expliquait l’activiste abolitionniste Sojourner Truth dans son texte « Ain’t I a Women » en tant que femme noire, elle n’était pas vue comme un objet fragile, à protéger : cette expérience du genre ne s’adresse ainsi qui à un nombre limité de personnes.

Cette exclusion des femmes noires de la vision occidentale et masculine du genre féminin au moment de la colonisation se perpétue dans certaines pratiques, considérées parfois comme banales par une grande partie de la population : le traitement de Serena Williams par exemple, où on a pu constater un total deni de sa féminité à cause de son corps. On peut également souligner la manière dont certains, pour tourner en ridicule les femmes noires, s’obstinent à utiliser leur usage supposé ou réel de postiches, rajout et perruques pour souligner une absence de cheveux (encore une fois réelle ou supposée). Via ce procédé, on observe une remise en cause de la féminité des femmes noires selon des critères similaires à ceux de l’époque coloniale = les femmes sans cheveux ( c’est à dire sans cheveux longs et lisses qui tomberaient dans le dos) ne seraient pas des « vraies femmes TM » et il faut tourner en dérision ce qui est vu comme une pastiche de féminité.

Au delà des critères de beauté occidentaux, exclusifs, on le sait, on voit que l’esthétique et l’apparence physique ont joué dans l’exclusion des femmes noires dans la catégorie « femmes » dans l’oeil euro américain, hégémonique. Parfois on dit même  » femmes et minorités visibles » comme si les femmes noires et racisées n’existaient pas. Ce qui est intéressant de comprendre, c’est qu’on constate qu’il n’y a pas seulement eu une « invisibilisation » des femmes noires dans la manière dont on pense la féminité, le genre en Europe/Amériques (et notamment dans les mouvements féministes blancs comme l’ont souligné à de nombreuses reprises black feminists US, afroféministes, womanists, feministes africana etc ) mais une exclusion pure et simple s’appuyant des critères racistes hérités de la colonisation, alors même que les femmes noires sont aussi aussi susceptibles d’être victimes de violences masculines.

Pour aller plus loin :

Ne Suis-je pas une Femme ? Femmes noires et féminisme – bell hooks

Le Ventre des Femmes : Françoise Verges

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