Il n’y avait pas que Joséphine Baker !

« The main thread in the history of black Franco-phone intellectual activity is not abstention or ideological timidity–much
less a rush to « assimilation » in any overarching sense–but instead the
French colonial authorities’ persistent and ruthless suppression of black in-
tellectuals. Even the most innocuous cultural efforts were crushed »

Le fil conducteur de l’histoire intellectuelle noire francophone n’est pas un mutisme ou une timidité idéologique ni une course à l’assimiliation -du moins moins en majorité-, mais plutôt une suppression persistante persistante et impitoyable des intellectuel.les noir.es par les autorités coloniales françaises. Mêmes les initiatives culturelles les plus inoffensives étaient brisées.

– Brent Hayes Edwards.

Il y a quelques temps, je lisais un article sur ID sur la gentrification où le journaliste interrogeait un sociologue, et une phrase m’a marqué et assez agacée pour être honnête.

« La question raciale a remplacé la question sociale ».

C’est une théorie très tenace. J’ai pu l’entendre très souvent sortir de la bouche de pas mal de gens, y compris de celles de sociologues ou d’activistes français, souvent blancs. Les mêmes nous accusaient « d’importer les luttes noires-américaines en France » (lol). A croire que les mobilisations des Noir.es n’existaient pas en dehors des États-Unis. Et pas mal d’entre nous peuvent se laisser prendre à ce discours ambiant, alimenté également par des intellectuel.les qui ont travaillé sur l’antiracisme aux États-Unis, qu’on ne citera pas ici.

Mais comment vous dire ? Cette théorie est fausse. Au delà de l’erreur, ce genre de phrases alimentent plusieurs mécaniques, qui sont intrinsèquement liées.

  • penser que la question raciale apparaît en France dans les années 80, et dans la même continuité, penser qu’il n’y a pas de Noir.es en France avant les années 70-80.
  • Et de ce fait nier et invisibiliser toute l’histoire des mouvements noirs francophones, souvent internationalistes, communiquant en dehors des frontières nationales.
  • Penser que des intellectuels et militants noirs francophones n’ont jamais lié la question « dite sociale » et la question raciale.

En lisant Africa Unite de Amzat Boukari-Yabara, un historien du panafricanisme et Practice of Diaspora de Brent Hayes Edwards (celui là est malheureusement en anglais), j’ai découvert tout un nouveau monde d’une histoire totalement occultée.

En effet, dans les années 20’s-30’s, il existait une multitude de revues créés par des Noir.es, pour les Noir.es. Les Continents, Depeche Africaine, La Revue du Monde Noir, Le Cri des Nègres, La Voix des Nègres, Le Courrier des Noirs, Tropiques, L’ouvrier Nègre, Légitime Défense… toutes ces revues étaient publiées et organisées EN FRANCE. Ne parlons même pas des groupes organisés comme le Comité de Défense des Intérêts de la Race Noire, l’Union des Travailleurs Noirs, etc…

Des individus comme Léo Sajous, Maurice Satineau, Suzanne Roussi-Césaire, Paulette Nardal, Lamine Senghor, Tiémoko Garan Kouyaté, Jane Nardal, René Mesnil, Aimé Césaire, Louis-Thomas Achille, Frantz-Fanon, Alioune Diop, Kojo Tovalou Houénou, Émile Faure et d’autres dont on (je) connaît pas encore le nom ont alimenté un mouvement qui couvre tout une partie du XXe siècle. Évidemment, les dissensions existaient au sein de ces nombreux groupes : des dissentions politiques notamment entre celleux qui sont des réformistes et qui ne remettent pas en cause dans sa totalité le système colonial et celleux qui prônent l’indépendance des colonies, celleux qui sont plus ou moins proche du Parti Communiste…

Il n’empêche que des groupes qui ont produit des textes, qui ont construit des alliances transatlantiques, qui ont monté des actions comme des manifestations (contre l’exposition coloniale à Paris en 1931, ou une organisation des ouvrièr.es noir.es) ont existé de ce côté de l’Atlantique. Ces groupes s’inscrivaient dans un mouvement transnational qui travaillait pour l’émancipation des Noir.es. Pas mal de Francophones, comme René Maran (prix Goncourt de littérature) ou Tiémoko Garan Kouyaté (intellectuel et activiste panafricain), ont ainsi pu répondre à des activistes noirs US qui voyaient la France comme comme un paradis à l’abri du racisme et oubliaient totalement la question du colonialisme et du racisme à l’égard des Noirs.

Ne nous trompons pas : les autorités françaises de l’époque (et notamment les services du Ministère des Colonies- devenu le ministère de l’Outre-mer et du service des Affaires Indigènes) surveillaient ces activistes, ces initiatives et notamment ces liens transatlantiques. Interdiction du territoire de certains activistes noirs américains, interdictions de diffusions de traductions de textes américains, refus de diffuser des journaux dans les colonies… C’est d’ailleurs aussi en partie grâce à cette surveillance détaillée que des historien.nes ont pu déterrer ces histoires, via l’utilisation d’archives de ces autorités . Malheureusement le travail de ces historien.nes n’est pas aussi relayé ou distribué et cela participe à l’invisibilisation de l’histoire des Noir.es en France et donc de l’histoire de la racialisation, de la colonisation et de celles et ceux qui se sont levé.es pour lutter.

Pour aller plus loin :

Un incontournable : AFRICA UNITE de Amzat Boukari-Yabara sur l’histoire du panafricanisme

ENG : Practice of Diaspora – Brent Hayes Edwards sur l’internationalisme noir des années 20-30

ENG : Negritude Women – Tracy Sharpley Whiting sur les femmes du mouvement de la Negritude

ENG : Colonial Metropolis – Jennifer Boittin que j’ai déjà cité dans mon article sur l’histoire des relations interraciales.

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