« De toute façon, toi tu ressembles à Ngolo Kanté « 

En grandissant en France, puis en arrivant sur les réseaux sociaux, j’ai remarqué certaines choses qui étaient très récurrentes : le fait qu’on associe les femmes noires à des joueurs de foot masculins français, souvent de peau foncée. Ainsi, j’ai moi même pu être affublée d’appelation comme « Bakayoko », « Ngolo Kanté » etc. Cette association était évidemment négative : les corps de footballeurs noirs à la peau foncée (#colorisme) étaient transformés en insultes à l’égard de femmes noires, comme un moyen de les humilier.

Mrs Roots a déjà parlé, dans un article qui a fait couler beaucoup d’encre, et qui a provoqué pas mal de réactions (et pas toutes positives) de misogynoir. Ce terme créée par l’intellectuelle et féministe noire US Moya Bailey soulève la question de la misogynie particulière qui touche les femmes noires. Autant la question de l’hyper-sexualité des femmes noires est assez abordée, que ce soit dans les témoignages, avec les fameux  » panthères », autant la question de la masculinisation des corps des femmes noires dans le regard des autres est mis de côté. J’aimerais, à travers cette article, ouvrir une discussion sur comment la manière dont on pense le genre et la race, et comment particulièrement, les femmes noires ne sont précisément pas pensées comme appartenant au genre « femme » dans la pensée coloniale. Ces représentations nous suivent jusqu’à aujourd’hui, au travers d’insultes qui nous paraissent presque anodines si elles ne touchaient pas à quelque chose de plus profond.

Dans « La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française », écrit par Elsa Dorlin, les « Africaines » sont décrites comme n’étant pas des femmes : via une construction stéréotypée et raciste de leur sexualité. Selon certains médecins européens de l’époque : elles n’auraient pas de pudeur – car elles étaient seins nus-/un plus fort désir sexuel car auraient le sang chaud : des attributs qui seraient d’après eux plus proches de l’homme. Un article qui est sorti il y a quelques jours sur Libération atteste d’autant plus de cette vision des femmes noires comme n’appartenant pas au genre féminin : les femmes sont décrites comme  » plus viriles du fait des travaux de force qu’elles accomplissent, de leurs corps musclés, de leur chevelure courte « . Ainsi, on voit que la rencontre des colons européens avec les femmes noires cimentent les stéréotypes de genre occidentaux et les alimentent : les femmes noires ne sont pas vues comme des femmes car elles sont vues comme plus fortes et leurs cheveux crépus ne sont pas des vecteurs de féminité. Cette remise en cause de leur féminité, voire même leur masculinisation, ouvre la porte à une totale déshumanisation : la présupposée force des femmes noires devient une justification pour des mauvais traitements, tortures et poursuite de l’esclavage . Comme l’expliquait l’activiste abolitionniste Sojourner Truth dans son texte « Ain’t I a Women » en tant que femme noire, elle n’était pas vue comme un objet fragile, à protéger : cette expérience du genre ne s’adresse ainsi qui à un nombre limité de personnes.

Cette exclusion des femmes noires de la vision occidentale et masculine du genre féminin au moment de la colonisation se perpétue dans certaines pratiques, considérées parfois comme banales par une grande partie de la population : le traitement de Serena Williams par exemple, où on a pu constater un total deni de sa féminité à cause de son corps. On peut également souligner la manière dont certains, pour tourner en ridicule les femmes noires, s’obstinent à utiliser leur usage supposé ou réel de postiches, rajout et perruques pour souligner une absence de cheveux (encore une fois réelle ou supposée). Via ce procédé, on observe une remise en cause de la féminité des femmes noires selon des critères similaires à ceux de l’époque coloniale = les femmes sans cheveux ( c’est à dire sans cheveux longs et lisses qui tomberaient dans le dos) ne seraient pas des « vraies femmes TM » et il faut tourner en dérision ce qui est vu comme une pastiche de féminité.

Au delà des critères de beauté occidentaux, exclusifs, on le sait, on voit que l’esthétique et l’apparence physique ont joué dans l’exclusion des femmes noires dans la catégorie « femmes » dans l’oeil euro américain, hégémonique. Parfois on dit même  » femmes et minorités visibles » comme si les femmes noires et racisées n’existaient pas. Ce qui est intéressant de comprendre, c’est qu’on constate qu’il n’y a pas seulement eu une « invisibilisation » des femmes noires dans la manière dont on pense la féminité, le genre en Europe/Amériques (et notamment dans les mouvements féministes blancs comme l’ont souligné à de nombreuses reprises black feminists US, afroféministes, womanists, feministes africana etc ) mais une exclusion pure et simple s’appuyant des critères racistes hérités de la colonisation, alors même que les femmes noires sont aussi aussi susceptibles d’être victimes de violences masculines.

Pour aller plus loin :

Ne Suis-je pas une Femme ? Femmes noires et féminisme – bell hooks

Le Ventre des Femmes : Françoise Verges

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Fausse humilité, étouffement de soi et rêves déraisonnables.

Depuis que je suis petite, disons 9-10 ans, j’ai eu envie d’écrire. Je me souviens qu’à neuf ans, j’écrivais des paroles de chansons, des poésies. A 10-11 ans, en CM2, une ancienne copine et moi on avait créé ce journal qui s’appelait « Écrivaine en herbe », où j’écrivais des histoires sur des filles de mon âge. Mon imagination débordait sur des dizaines et des dizaines de pages, je remplissais des cahiers et des carnets pour faire vivre des héroïnes qui me ressemblaient et qui semblaient n’exister que dans ma tête. Ma grand-mère me raconte que j’avais toujours un cahier et les mains couvertes d’encre (et aussi que je suis censée raconter son histoire, mais ce sera pour une autre fois).

Pourtant, le fait de vivre de cette écriture me paraissait être un rêve lointain. Les personnes que les médias et le monde me montraient comme étant la représentation de l’écrivaine ou de l’artiste ne me ressemblaient que trop peu à l’époque. Dans ma tête, si on était une femme noire artiste en France, on ne pouvait être que chanteuse ou danseuse, et encore. Malheureusement, ce n’était pas mes domaines de prédilection. Et puis, il fallait être raisonnable car *mum voice*

Une femme noire doit se battre quatre fois plus parce qu’elle est Noire et qu’elle est une femme !

Raisonnable. Je devais me rendre à l’évidence, emprunter une voie bouchée comme celle du journalisme ou pire, vouloir espérer vivre de sa plume relevait de l’inconscience. Je devrais me consacrer à trouver une voie plus simple, dans un monde qui m’attendait au tournant, pour être en sécurité.

Et pourtant. Mes doigts continuaient à me brûler. Les mots continuaient à s’échapper, à couler. Je n’écrivais plus des romans à l’eau de rose, mais je continuais à hurler sur le papier, sur l’écran, à projeter mon cerveau contre cette page blanche, c’était plus fort que moi. J’étais tiraillée entre l’envie toujours plus forte d’écrire et la peur, qui m’envoyait des messages assourdissants. J’en voulais à la petite partie de moi qui voulait essayer, continuer de penser à ce désir d’écriture et j’essayais à tout prix de lui faire entendre raison.

Je maudissais cette partie de moi qui voulait croire en ses rêves. *moment niais*

Il fallait que je sois raisonnable. Il fallait que je paie mes factures, que j’ai un boulot normal, et que j’arrête toutes ces histoires de bouquins, de plume pour les ranger au fond d’une armoire à côté de vieux souvenirs d’enfance.

Pendant longtemps, je n’ai rien dit à personne. Que pouvais-je dire de toute façon ? Comment expliquer à quelqu’un qu’on a un vieux rêve qui nous pourchasse depuis l’école primaire ? J’avais peur qu’on me juge encore plus naïve que je ne l’étais déjà. Et puis un jour, alors que je déjeunais avec une amie dans un Paradis du Fruit, tout ce qu’il y a de plus basique, elle me dit ces mots d’une simplicité lumineuse :

« Mais meuf, quoi que tu fasses, tu reviens à l’écriture. Tu te mets des barrières, ta peur te met des barrières, mais tu ne fais que tourner autour pour ensuite y revenir. Essaie. »

Je me suis retrouvée sans voix. Sans moyen de protester. C’était difficile de reconnaître que cette soi-disante humilité dont je me targuais m’empêchait d’aller plus loin, masquait mon horizon. C’était la peur, tout simplement. La peur de l’échec, la peur du rejet, la peur d’essayer tout simplement. La peur de trop espérer, la peur de prendre une voie qui n’était pas supposée être pour moi, la peur d’avoir l’air stupide en poursuivant ce rêve.

Et puis ensuite, j’ai vu des femmes, comme moi, des femmes noires en FRANCE, qui écrivaient des choses, qui publiaient des romans, des pièces de théâtres, des bandes dessinées, des essais politiques , des articles de presse, de la poésie. Tant bien que mal, ces écrivaines, auteures, journalistes, artistes, défendaient leur plume. Je les ai vues passer par leurs périodes de doutes, de larmes, d’échecs et de réussites.

Je les ai vues et mes doigts se sont mis à chatouiller encore plus. Je les ai vues et pour la première fois, j’ai eu envie de me jeter dans la bataille. Je les ai vues et j’ai enfin compris pourquoi ma mère me disait tout tout le temps  » N’aie pas peur, ma fille. ». Elle comprenait (et comprend) pourquoi j’aurais envie d’être faussement humble pour me réduire, pourquoi j’aurais plus facilement envie de rétrécir, pour rester dans une ombre familière .

Je tente. Résultat, je vais publier mon premier livre, un recueil de poésie, en mars 2018. Moi qui me recroquevillais à l’idée de laisser quelqu’un lire mes écrits il y a quelques années, me voilà trépignant d’impatience, voulant partager avec le monde mes mots. (Je risque d’en parler sur le blog)

Je suis morte de trouille. Je sais qu’il y aura des échecs, des coups durs, des pauses. Il y en a déja.Pourtant, je ne peux plus être spectatrice de ma propre vie et voir les autres réaliser leurs rêves, mes rêves. Je veux savoir quel goût ça a, d’essayer.

Hello, it’s me… UPDATE TIME !

Bonjour à tous.tes !

J’espère que celleux qui ont pu ont passé de belles vacances et que tout le monde a eu l’occasion de se reposer et de se retrouver.

J’écris ce petit billet pour vous annoncer les dernières nouvelles. En ce moment, je suis très occupée, avec des nouveaux projets que j’ai hâte d’annoncer ici. Vous allez bientôt me retrouver sur plusieurs canaux, donc restés branchés, je fais des annonces sur mon Twitter, Instagram et sur ma page Facebook !

Malheureusement, ça voudra aussi dire que je ne serai pas sur le blog, pendant quelques temps. J’ai aussi hâte de vous y retrouver : mais mes bavardages, réflexions, cris du coeur et autres pensées seront disponibles sur pleins de nouveaux supports 😉. Cet été par exemple, j’ai écrit un article sur le mouvement body-positive qui a été publié par Buzzfeed. J’ai également été invitée sur France Culture pour parler d’afroféminisme en compagnie de Nacira Guénif-Souilamas et de Nassira Hedjerassi, à écouter ici !

Je suis aussi en pleine création artistique (ouuuuuh ça sonne bien !). En effet, je suis en pleine écriture de mon recueil de poèmes, qui va être publié en mars 2018 aux Éditions Métagraphes. Du coup, j’écrirais sûrement des textes plus tard si le processus d’écriture mais pour l’instant, c’est déjà assez bien comme ça !

Je reste toujours disponible via les formulaires de contacts et via la page Facebook !

A très vite pour le dévoilement de la suite 🙂

Flamboyance politique à Nyansapo.

Ce week-end s’est déroulé le premier festival afroféministe organisé par le collectif Mwasi, Nyansapo. Réunissant familles de victimes de la violence policière, collectifs afroféministes européens, artistes, militant.es et sympathisant.es, ce festival s’est déroulé sur deux jours, du 28 au 30 juillet 2017 à Paris.

Le festival Nyansapo a été l’objet de débats innombrables, parce que près de 80% de ses ateliers étaient réservés au femmes noires. Dans la mesure où j’ai déjà écrit sur la non-mixité sur le blog, je ne vais pas y revenir et vais m’intéresser à ce qu’était Nyansapo.

Nyansapo, un festival politique unique en son genre.

A ma connaissance, le festival Nyansapo est le premier festival français qui a permis de mettre les femmes noires, et notamment les femmes noires francophones au centre. Les apports artistiques des femmes noires, à la photographie, à la musique, voire même au théâtre étaient omniprésents. L’exposition photo de Nancy Wengue-Moussissa, les travaux vidéos de Claire Obscure, les interventions de Casey, la perfomance du groupe Kami Awori, les déclamation déclamation de textes comme celui de Léonora Miano, tout exhalait le talent de femmes noires. #BlackGirlMagic

C’est aussi à ma connaissance le premier festival, sur le territoire français, qui met les femmes noires comme actrices d’un changement politique.

Qu’est-ce que ça veut dire de manière concrète ? Ça veut dire inviter des femmes comme Ramata Dieng, soeur de Lamine Dieng, jeune homme tué par la police en 2007, qui parle de violences policières et de son combat au sein du collectif « Vies Volées ». Ça veut dire aussi proposer des livres de théorie politiques écrits presque exclusivement par des femmes noires traitant des questions de racisme, de sexisme, de LGTB-phobie, et presque tous traduits en Français, parmi lesquels des textes de bell hooks et d’Audre Lorde mais aussi le livret de la Coordination des Femmes Noires de 1978.

Les représentantes de Nyansapo se sont directement inscrites dans une histoire des mouvements antiracistes francophones, en proposant en première vidéo une interview de Gerty Dambury, membre de la CODEFEN. Le dialogue entre l’ancienne militante de la CODEFEN et la militante de Mwasi symbolisa à mes yeux,plus qu’un hommage, une main tendue vers une histoire longtemps mise de côté . Mwasi clamait ainsi haut et fort que l’afroféminisme ne venait pas de « nulle part et qu'[il] faisait partie de la famille des mouvements noirs pour la libération ». Intrinsèquement ancré à gauche, le festival prit soin de mettre en lumière la place des femmes noires dans les luttes au travail en invitant un groupe de femmes de ménages noires marseillaises à parler de leur combat pour obtenir justice et meilleurs salaires. Se côtoyait une association pour envoyer des fournitures scolaires au Mali et un collectif d’afroféministes lyonnaises, Sawtche, qui distribuait des outils pédagogiques sur les questions de négrophobie et misogynoir.

La question de la présence des femmes noires ne s’est ainsi pas limitée, comme on le voit souvent, à la question de la représentation ou à la citation de textes d’auteures absentes, qui rendent leur existence presque abstraites. De la production intellectuelle, artistique en passant par l’action de terrain, les femmes noires étaient au centre d’une dynamique visant à questionner et transformer la société.

Mwasi a également renoué avec une tradition des mouvements noirs de libération, notamment des mouvements panafricains en permettant un espace où des afroféministes de plusieurs pays européens (Angleterre, Pays-Bas, Espagne et France) se sont retrouvées pour discuter de misogynoir, de militarisme, de la supremacie blanche en contexte européens, de la représentation, de l’histoire du colonialisme et du traitement des corps noirs dans les contextes des différents pays. On peut ainsi rapprocher cette initiative à des évènements comme celui du Congrès des Étudiants et artistes Noirs de 1956 ou encore du 2ème congrès panafricain de 1919. La présence appréciable de traductrices a d’avoir des échanges plus enrichissants et de raffermir des liens au sein de la diaspora afrodescendante. C’était fascinant de se mêler à la foule et d’entendre parler français, anglais, espagnol, portugais…

De l’islamophobie au colorisme en passant par la santé mentale et la critique virulente virulente du capitalisme, ce fut une myriade de problématiques qui fut abordée ce week-end là dans une ambiance à la fois joyeuse et combative. Chacun.e d’entre nous avait l’impression de vivre un moment spécial, encore beaucoup trop rare, où nos idées politiques, nos émotions, notre flamboyance pouvait s’exprimer librement et sans entraves.

Utopies afroféministes : sur la réhabilitation de l’espoir et du rêve comme arme politique. 

Je suis en pleine lecture de l’ouvrage « Écrire l’Afrique Monde » un ouvrage réunissant plusieurs textes de philosophes, penseur.es, écrivain.es africain.es et afrodescendante.s tels que Achille Mbembe, Léonora Miano, Nadia Yala Kisukidi. Ce livre est la suite des Ateliers de la Pensée, colloque tenu à Dakar en 2016 qui avait réuni ces personnalités.

Celleux qui me suivent sur Twitter savent déjà. Ce livre me retourne le cerveau. Il provoque des feux d’artifices sous le crâne : je ne suis pas sûre encore, à l’issue de cette première lecture, de distinguer toutes les nuances des gerbes de couleurs, mais ce qui est sûre, c’est que je suis émerveillée. Ravie aussi de lire des auteur.es, penseur.es afrodescendants ET francophones contemporaines, trop peu entendues dans l’Hexagone. Ravie de découvrir la richesse des oeuvres et de la pensée africana.

Cete lecture me pousse à écrire un texte sur l’afroféminisme, mouvement qui participe pleinement selon moi à la décolonisation des esprits. Plus encore, l’afroféminisme, comme tous les autres mouvements visant à l’émancipation de groupes oppressés (comme les mouvements d’antiracisme politique, le panafricanisme, la lutte contre le néocolonialisme ou l’islamophobie, la lutte contre un capitalisme reposant sur l’exploitation de corps racis.és.) est un humanisme.

L’afroféminisme est un humanisme.

En questionnant et en critiquant les structures oppressives comme le patriarcat, le racisme institutionnel, le cis-sexisme et la transphobie, l’afroféminisme pose les pierres d’une redéfinition d’une humanité digne. L’afroféminisme pose une réalité claire : l’homme blanc mince hétérosexuel, riche, vivant en plein centre d’une ville du Nord n’a plus le monopole de l’humanité. Il n’est plus le seul capable de produire de l’universel, d’en définir ses contours, ses limites et son histoire.

Plongeant dans les racines des travaux de militant.es afrodescendante.s appartenant aux différents espaces diasporiques, convoquant l’histoire des marges, l’histoire de nos mères et de nos pères, l’afroféminisme rend hommage aux utopies de ces ainéE.s et affirme son attachement aux combats de la justice sociale. Le collectif Mwasi, notamment, nous procure un tas d’outils (rencontres, manifestations, festival…) qui permet de rappeler que les femmes noires, bien souvent effacées même à gauche, sont les premières bâtisseuses d’un monde où réduire les inégalités sociales et supprimer la brutalité des oppressions est une priorité.

C’est pour moi important de se rappeler pourquoi on se combat, en quoi on croit, quand on est afroféministe. Certain.es de nos oppresseur.es nous poussent à nous concentrer sur la justification de nos moyens d’actions, de nos sujets de préoccupations, la manière dont on se présente. Ces ‘distractions » peuvent nous épuiser. Elles sont là pour nous empecher de travailler dirait Toni Morrison, de rêver à d’autres mondes. Pourtant, notre colère face aux discriminations est légitime.

Notre colère, nos cris, nos rages, notre exaspération, nos pleurs sont légitimes. Notre colère est légitime car elle nait d’espoirs empêchés et de joies frustrées. Cette colère positive et créatrice est celle qui nous permet d’envisager un autre monde.

Femmes noires et (luttes au) travail.

 

Alors que le Nouvel Obs vient de faire une critique élogieuse du livre de Karen Messing sur « Le Calvaire Invisible des femmes de ménage« , il m’est paru opportun de faire un bref article relatant quelques une des luttes des femmes noires dans le monde du travail. A travers ce récapitulatif, il me paraît primordial de rappeler la place qu’ont eu les femmes noires, trop souvent invisibilisées dans les luttes pour des meilleures conditions de travail, à petite moyenne, grande et échelle.

Que ce soit sur le marché de l’emploi, ou pendant leurs carrière professionnelles, les femmes noires sentent peser sur leurs épaules la lourde charge des différentes discriminations qui reposent sur leurs épaules.  L’article de Carmen Diop sur les femmes Noires diplômées montrent que les femmes Noires sont plus sujettes à être précaires et au chômage, qu’il y a un fort ressenti de dévalorisation dans leur travail (une évolution de carrière freinée, des augmentations de salaires qui tardent ou qui n’arrivent pas). Dans l’article, Carmen Diop recueille aussi des témoignages de femmes afrodescentantes qui sont obligées de se temporiser,  parfois de se taire dans un espace majoritairement blanc qui les renvoie à une stéréotype raciste négatif d’un Noir « revanchard et revendicatif ». Même porter leurs cheveux au naturel peut être considéré comme un manque de professionnalisme. La question du harcèlement sexiste au travail se développe encore trop lentement en France. En ce qui concerne la question raciale, ce type de harcèlement est peu évoqué, et cela renvoie àu « d’admettre l’existence de rapports ethniques [je dirais raciaux} en France  » selon C. Diop qui « leur dénie le droit d’exprimer leur souffrance. ». Il est ainsi peu dit que le racisme et le sexisme qui vise les femmes noires les pousse vers la précarité, et à des impacts directement matériels sur leurs conditions d’existences. En d’autres termes, les femmes Noires ont plus de chances d’être appauvries dans un monde du travail qui les discrimine de manière raciale ou genrée.

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Préparatif d’une pancarte d’un.e membre du collectif Mwasi lors d’une manifestation contre la Loi Travail. Septembre 2016. Source 

 

Du fait de la division sexuelle et genrée du travail, on retrouve un grand nombre de femmes noires aux postes les plus subalternes et les plus difficiles : caissières, femmes de ménage dans des grands hôtels ou des bureaux, coiffeuses, nounous. Dans ces métiers, dévalorisés socialement, précaires et pénibles, les luttes pour l’amélioration des conditions de vie sont peu médiatisées.De plus, dans le tertiaire, il est difficile de se mobiliser ou de se syndiquer (surtout quand on est soit même dans une position précaire, soumises à plusieurs types de discriminations – race, genre, statut de nationalité-), ce qui rend l’oppression d’autant plus forte et la lutte d’autant plus hardue. Alors que le nombres de femmes noires aux postes de responsabilités dans les syndicats se fait rare, et que d’après Carmen Diop, ces débats  sont relativement absents, il est bon de rappeler que des femmes noires se battent pour l’amélioration de leurs conditions de travail, de leurs conditions de vie et au final, mènent et menèrent un combat inspirant pour la justice sociale.

En témoigne le combat des femmes de ménage de la boîte de sous-traitance Arcade, sous-traitante de la Compagnie Accor.

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Une gréviste pendant le mouvement

Sous-payées, exploitées, elles décident de cesser le travail et de mener une longue bataille : faire la grève pendant un an.  Carine Fouteau relate cette histoire oubliée de la mémoire des mouvements sociaux à travers le site Vacarme.  En 2011, Ivora Cuzac et le collectif 360 et plus réalisent un film racontant cette épopée.  D’autres exemples suivront avec notamment le documentaire  » On a grêvé » (2013) de Denis Gheerbant qui met en combat le combat de femmes de ménage noires et migrantes.

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Image tirée du film « On a grêvé ». Source

En 2009, Sylvia Fofana crée le syndicat des auxilaires parentales de France ( le SNAP, le syndicat des nounous), pour remédier à la situation de totale précarité et de subordination dans laquelle sont plongées les nounous étrangères ( qui sont en grande majorité issues du continent africain) après avoir vécu une expérience semblable. Le cas des nounous exploitées par des familles riches parisiennes et notamment des femmes blanches riches engageant des femmes étrangères pauvres, racisées (et souvent noires) est considéré comme un non-sujet par la plupart des représentantes du féminisme classique français , car il met en lumière la manière très claire dont la misère économique, l’instabilité au niveau du statut de l’état civil (conditions irrégulières sont utilisées par les employeuses pour exploiter des travailleuses non-blanches dans une atmosphère souvent raciste qui perpétue des clichés essentialisants sur les travailleuses. Caroline Ibos, dans son livre Qui gardera nos enfants ? : les nounous et les mères parle ainsi de reproduction de « l’institution de la servitude », explique  Marianne Modak.

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Dernièrement, on a pu constater des initiatives hors de la lutte syndicales qui permettaient de rassembler des femmes  Noires pour parler des problématiques de racisme et de sexisme sur le lieu de travail, avec l’organisation par la blogueuse afroféministe Mrs. Roots et la fondatrice de NkaliWorks notamment de la journée  » Femmes Noires et Travail »

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Selon moi, l’afroféminisme passe aussi par une valorisation des combats pour la justice sociale de toutes les femmes noires. Que cela passe par une manifestation pour l’interdiction de l’ouverture d’un Bal Nègre, un combat pour l’amélioration des conditions de travail et une hausse des salaires de femmes de ménage, la création de syndicats ou de collectifs qui ont pour but de grignoter, morceau par morceau, un système oppressant.  En abordant ces luttes, ces combats et toutes les problématiques que ceux-ci soulèvent, j’aborde aussi une histoire familiale, personnelle, où l’histoire de la galère et de la résilience se cotoient et se mélangent. Ces combats, menées parfois par nos propres daronnes, reléguées à la marge des luttes, méritent d’être glorifiés.

 

Pour aller plus loin :

Modak, Marianne. « Caroline Ibos : Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères », Nouvelles Questions Féministes, vol. vol. 31, no. 2, 2012, pp. 121-124.

Carmen Diop, « Les femmes noires diplômées face au poids des représentations et des discriminations en France », Hommes et migrations [En ligne], 1292 |

Sophie Blanchard, « Intersectionnalité, migrations et travail domestique : lectures croisées en France et aux États-Unis », EchoGéo [En ligne], 30 | 2014

 » Ne réfléchis plus, vote ! »

Ce texte a une vocation cathartique. Il est voué à évacuer l’intense colère qui me ronge depuis ces derniers jours, qui masque la peur et l’angoisse latente qui m’habite depuis que j’ai compris, il y a quelques années que mon vote avait permis l’accession au pouvoir de gens qui n’incarnaient pas ce que je considérais comme étant la gauche. Mon premier vote avait participé à la nomination de Valls au pouvoir. Mon premier vote avait eu pour conséquence la Loi Travail. Les polémiques sur le burkini et le voile à l’Université, entre autres défenses d’une ministre du droit des Femmes qui se permet d’utiliser à tort l’histoire de la traite négrière pour déclamer son islamophobie. L’inaction totale sur la question des discriminations raciales. Le détricotage de la loi sur l’encadrement des loyers. Les photos horribles des évacuations violentes des migrants par les CRS.  Tout ce contre quoi j’avais voulu lutter en votant pour la première fois, , contre Sarkozy et POUR la gauche, un programme socialiste. Enfin c’était ce que je croyais en 2012 hein, j’avais 20 ans, faut m’excuser… J’ai vite été déçue.

Cette déception, cette peur, cette colère, je l’ai manifesté de plusieurs manières au fil des années: manifestations diverses,  pétitions, threads de tweets interminables, des textes sur ma possible abstention… Depuis 2014, je craignais l’arrivée du Front  National, dont on assimilait le vote à un vote de contestation, de protestation et moins à un vote d’adhésion. Pourtant, les idées du FN se propageaient à la une de journaux dit respectables, les représentants du FN étaient accueillis sur tous les plateaux télés à toute heure comme des personnes aux idées acceptables. Il fallait vendre peut-être. Question d’audimat peut-être. En tout cas, les idées d’extrême droite passent de bouche en bouche, en une version plus ou moins édulcorée. Les attentats attisent ce phénomène et bientôt on parle « terrorisme / voile à l’Université/ immigration » en boucle. Le FN n’a plus rien à faire ou presque. 

Accablée, je voyais celleux, au pouvoir, qui étaient censés nous « protéger contre le danger du FN » nous jeter au diable. Jouer avec le feu. Récupérer les sujets du Front National  » parce que le FN c’est grave mais il faut parler de leurs sujets hein ». Ils étaient tous trop occupés à débattre sur la sémantique du mot islamophobie, sur la longueur des jupes, sur les moyens d’organisation des antiracistes pour aller combattre les vrais fachos et les ennemis de la démocratie. Pendant qu’on interdisait les manifs pour la COP 21, le Front National s’organisait et avait carte blanche sur tous les plateaux télés et les émissions de radios. Ceux au pouvoir pensaient peut-être  qu’ils allaient être meilleurs que Marine Le Pen à ce jeu alors que c’est son parti qui a inventé les règles. On a vu ceux qui nous ont tourné le dos, qui ont bafoué leurs promesses, planté des couteaux dans le dos qui ont dédaigné l’abstention qui grandissait au fil de ces dernières années. Ignorer les sonnettes d’alarmes tirées, encore, encore ET ENCORE jusqu’à la catastrophe. 

Nous voilà au second tour de l’élection présidentielle.

Celleux qui nous ont ignorés pendant toutes ces années ne font même plus mine de nous séduire. C’est avec une arrogance et un mépris incroyable que ces gens nous somment de réparer leurs erreurs. Suffisants, ils se parent d’un rôle de sauveteurs d’une démocratie qu’ils ont entamé avec des lois comme celles sur le Renseignement et sur le Fichier Monstre et nous jettent un « vote pour moi connard ! Tu es un irresponsable si tu ne le fais pas, ne vois-tu pas le FN en face ! Comment peux-tu nous comparer à eux ? ». Alors que depuis des années, ils se targuent de récupérer l’électorat FN en voulant parler de ces sujets. C’était ça leur cible non, aux caciques du PS comme Valls ? Un électorat FN qu’ils pensaient protestataire ! D’ailleurs c’est du bout des lèvres que Valls comme Mélenchon proposent comme réponse aux quartiers populaires:  » plus de police de proximité  » comme si c’était là, via un outil répressif, la seule réponse que l’on peut attendre quand on habite lesdits quartiers. 
Nous voilà à la veille au second tour de l’élection présidentielle, et celleux qui ne nous ont pas écouté pendant ces 5 dernières années se targuent de vouloir nous sauver d’un danger qui, hormis pendant le cours temps des élections, semble à leurs yeux ma foi plutôt acceptable. Ce personnel politique qui frémit à minuit moins le quart, alors que l’on crie l’arrivée de la nuit depuis des heures sans que cela ne les dérange. Ces gens qui refusent le dégoût que peuvent inspirer leurs leçons de morales bien trop tardives et qui, encore maintenant refusent d’écouter et de comprendre pourquoi on en arrive là. 

Nous voilà à la veille du second tour et j’ai la peur au ventre, le coeur au bord des lèvres à l’idée de voter, écrasée par le poids de cette soudaine et absurde responsabilité à laquelle n’est attachée aucun pouvoir de décision sur les actes du/de la président.e ( le précédent mandat me l’a fait comprendre à de nombreuses reprises), envieuse des électeur.rices fachos de Marine Le Pen qui votent pour quelqu’un qui a fait mine de les écouter. 

J’aimerais tellement clore ce texte par un brin d’optimisme, mais il a été écrasé toutes ces années par l’injonction au réalisme et au pragmatisme à coup de 49.3. Et maintenant, je n’ai même plus le droit d’utiliser ma dernière ressource pour manifester mon dégoût, il faut que je participe au banquet des « sauveteurs de la démocratie » qui A AUCUN MOMENT N’ONT FAIT MINE DE SE RESPONSABILISER. Je vais aller voter la mort dans l’âme, le coeur brisé en sachant que les co responsables vont retourner/arriver au pouvoir par ma faute et que c’est certainement pas comme ça que le rapport de force va s’inverser.
« Pince-toi le nez et vote ». Jusqu’à quand ? 

Pour aller plus loin, 4 personnes trans racisées commentent les élections: Voter pour le moins pire, un dilemne de la blanchité ?