L’amour ne fait pas tout. 

Depuis quelques temps, j’ai envie d’écrire sur le couple interracial Noir-Blanc. C’est un sujet assez épineux (encore plus quand on est soi même dans une relation interraciale) mais il est temps de me lancer. ATTENTION CA VA ETRE LONG !

Mes recherches me poussent à constater que la question du couple interracial est une question qui interroge en France depuis des décennies (si ce n’est des siècles). Des #ToutestNoirSaufNosMeufs et autres #BaeBlanc sur Twitter en passant par la prise en compte des couples métis comme facteur d’intégration des populations dites minoritaires (aka racisées) à la population « majoritaire » (aka Blanche française) dans une enquête sociologique de qualité, le sujet du couple interracial « Blanc-Noir » est partout.  Il est bon de creuser ce sujet de manière plus profonde.
Retour sur un passé compliqué.

Il fut un temps, sous l’ordre colonial où les relations entre les femmes indigènes (d’abord esclaves, puis colonisées) et les colons (administrateurs, militaires, fonctionnaires) d’abord tolérées, furent interdites : en effet, les colons redoutaient une situation qui brouilleraient la hiérarchie raciale dans les colonies avec des descendants de ces unions revendiqueraient des droits civiques plus importants, voire la liberté et l’égalité. Les unions maritales et le concubinage sont donc interdits dans les territoires colonisés. De plus, les corps des femmes indigènes, hypersexualisés et déshumanisés par les colons, ne sont pas à l’abri de viols, outil qui marque la domination masculine coloniale dans les corps. La sexualité des femmes africaines notamment est masculinisée,  perçue comme étant monstrueuse et prétentument débridée, ce qui les sortiraient du genre féminin et justifieraient un traitement indigne.  ( Voir La Matrice de La Race d’Elsa Dorlin,  Des Luttes et des Rêves de Michelle Zancharini)

Pendant la période coloniale, à Paris cette fois, on constate pendant l’Entre Deux Guerres, un nombre important de couples mixtes hommes noirs – femmes blanches, notamment dans les milieux anticolonialistes, antiracistes et anti-impérialistes de l’époque. Dans le livre Colonial Metropolis, Jennifer Boittin nous raconte l’histoire  d’hommes noirs, intellectuels antillais, anciens soldats colonisés venus du Sénégal ou d’autres pays d’Afrique, qui ont des relations avec des femmes blanches, celles-ci participant même aux réunions de groupes comme l’Union des Travailleurs Nègres (UTN). Certaines sont mêmes fichées au Bureau des Affaires Indigènes (une institution étatique qui surveillait les groupes anticolonialistes à Paris) au même titre que les hommes. Les mêmes militants, horrifiés par les traitements de certains coloniaux à l’égard des femmes indigènes voyaient d’un très mauvais oeil les relations quelqu’elles soient entre des femmes africaines et les hommes blancs, explique J. Boittin. Certaines étaient vues comme des traîtresses à la cause, potentielles informantes de l’ennemi (et il y en eut). De plus, selon Boittin, les militants percevaient cela comme une perte d’une masculinité déjà éprouvée par les affres de l’esclavage et de la colonisation. D’abord mis arbitrairement ( de manière barbare, il faut le dire, au ban de l’humanité) puis privés de leurs droits civiques et de citoyens en tant que sujets colonisés, ces intellectuels et militants qui pour certains avaient également payé l’impôt du sang pendant la Première Guerre Mondiale ne supportaient pas l’idée de perdre « leurs » femmes (cf Boittin). Les relations avec des femmes blanches dérangeaient moins du fait de l’organisation patriarcale des relations amoureuses : les femmes blanches n’étaient pas vues comme conquérantes ou colonisatrices, à l’inverse des hommes blancs, mais plus comme conquises -parfois grâce à des clichés fétichisants- . De plus, la figure de la « femme blanche », Parisienne de surcroît, incarnait l’idéal de féminité (ce qui évidemment ne protège aucunement des violences physiques) et certains voyaient à travers l’amour de femmes blanches, l’amour enfin accordé de la nation France, amour et reconnaissance absents dans tous les autres domaines. Jennifer Boittin explique que certains des militants restés à Paris associent les corps et le coeur des femmes noires, peu nombreuses dans ces milieux, souvent restées dans les territoires colonisés, comme une incarnation de la mère-patrie ou, fidèle, à protéger et à défendre (=> implication très forte d’un regard patriarcal sur des corps qu’ils voient comme « les leurs » ) mais temporairement (ou pas) lointaines, et l’amour des femmes blanches comme prestigieux, à proximité physique,moyen de rétablir leur masculinité, voire l’accession à la nationalité française.

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Couple au Bal de la rue Blomet dit Bal Nègre, Paris 1932. Source ACHAC

Exotisations et fétichisations des corps des personnes Noires étaient bels et bien présents dans une capitale coloniale qui s’extasiait devant Joséphine Baker, d’ailleurs Jeanne Nardal parlent de la négrophilie et des clichés qui peuplent la littérature française de l’époque dans son texte  » Pantins Exotiques« . C’est intéressant d’observer ces deux phénomènes historiques pour voir que la question du couple mixte n’a rien de banal ni d’anodin. D’ailleurs, au début des années 20, Suzanne Lacascade, une auteure antillaise, en fait l’un des thèmes principaux de son roman Claire-Solange, Âme Africaine qui décrit la rencontre entre une jeune Antillaise métisse et un noble blanc à Paris à la veille de la Première Guerre Mondiale. Son héroïne, Claire-Solange évoque la question de l’exotisation des Antilles par les Blancs, de la misogynie, du racisme, du traitement des Africain.es colonisées.

 

« Blak c’est Blanc sans le « HaiNe » : oui, mais encore…

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Le « Swirl » : un mot utilisé pour définir les couples interraciaux, très présent sur Tumblr notamment (je suis très perplexe)

Depuis quelques temps,  en France notamment , certains illustrent la fin du racisme par la présence et/ou l’augmentation de couples interraciaux. Les exemples choisis montrent que la formation de couples interraciaux Blancs/Noirs n’annulent en rien les dynamiques raciales qui existent dans les sociétés et au sein des couples. Il est intéressant d’observer la prégnance des clichés racistes et coloniaux les corps des racisé.Es, qui nous suivent jusqu’en 2017 et qui seraient maintenant censés être positifs dans le jeu de la séduction. On parle toujours de l’hypermasculinité noire à travers l’évocation d’attributs sexuels de taille démesuré, la fameuse phrase  » Les mecs Noirs en ont des grosses »  : le cliché renvoyant à la « poutre de Bamako » reste omniprésent dans le porno notamment.  De la même manière, les femmes Noires sont renvoyées à une hypersexualité sauvage  » Panthère, Jungle Fever, » encore plus courante sur les appli de dating.

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Une technique d’approche très courante A BANNIR. Source : Tumblr

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On parle un peu moins des questions de racisme qui peuvent exister dans l’entourage de la personne blanche.. Si ces questions ne sont pas évoquées au sein de la relation, elles peuvent entrainer un isolement de la personne racisée, une fatigue mentale et toutes les conséquences qui peuvent découler d’une exposition du racisme dans la sphère intime, l’expérience du racisme ayant des impacts sur la santé mentale. De même, certaines questions de hiérarchie raciale intériorisées restent sous silence : dans une relation, la personne blanche peut être potentiellement vue comme un signe d’avancement social, voire même de prestige (et la personne noire devient un repoussoir à éviter par tous les moyens). Dans une relation hétérosexuelle, le statut misogyne de « trophée prestigieux » de l’idéal-type « femme blanche », vue comme étant la représentation de l’idéal de  la féminité à protéger dans un contexte d’hégémonie des canons de beauté euroaméricains, peut perdurer dans certaines relations interraciales et est peu voire pas discuté. De la même manière, une femme noire peut aussi choisir exclusivement de sortir avec un homme blanc, parce que c’est sa représentation d’une relation socialement prestigieuse et acceptée voire encouragée. Combien de fois ai-je entendu ça ?!  Un homme noir peut aussi être réduit comme un outil de « rébellion » ou de « provocation »  face à une famille ouvertement raciste, ce qui le déshumanise totalement.  Une femme noire peut également être l’objet d’une dévalorisation totale en étant cantonnée au rôle fêtichisant de « divertissement sexuel », « expérience à tester » qui la maintient hors du cadre amoureux.

On peut par ailleurs s’interroger sur le fait que la présence de racisés dans l’espace médiatique français, au travers des fictions notamment,  se fassent souvent dans le cadre de relations interraciales mais moins dans le cadre de relations entre personnes racisé.Es. Comme si dans la hiérarchie du couple idéal (je parle du monde hétérosexuel qui m’est plus familier), le couple de personnes racisé.es était au plus bas de l’échelle.

 

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Si c »était si « colorless » pourquoi ça sort autant de l’ordinaire ? La naiveté c’est bien mais bon.

 
Est-ce que cela veut dire qu’il n’y a pas d’amour possible dans les relations interraciales consenties ? Évidemment que non.  Est-ce que je suis en train de dire que les couples interraciaux sont une aberration, qu’il ne faut pas qu’ils existent, etc ? Toujours pas (et ce serait vraiment ridicule de ma part). Est-ce que je suis en train de dire que les femmes noires attirées par des hommes  en particulier devraient se limiter à sortir avec des hommes noirs ? Mon coeur d’afroféministe ne peut s’y résoudre, je pars du principe qu’une femme noire a le droit de trouver son bonheur et sa paix où qu’ils soit, étant donné les circonstances. MAIS. Vouloir masquer toutes ces questions, évidemment sensibles, en parlant d’amour me paraît pour le moins naïf. Engager ces discussions me paraît nécessaire quand on est dans une relation interraciale. Parce que, qu’on le veuille ou non, la question des enfants métis (qui sont aussi sujets à une forme d’exotisation), de racisme genré ou de sexisme racialisé apparaissent à un moment. Les relations de couple ne sont pas une bulle qui préservent de toutes les oppressions qui existent dans la société, bien au contraire. L’amour ne suffit pas.

 

 

De la joie en politique. 

Je me souviens qu’il y a quelques temps, je disais à une amie à quel point la joie pour moi était un outil personnel de résistance, presque de défense. J’ai voulu en faire un article, pour continuer la réflexion sur cela. 

A mon sens, la joie est une denrée extrêmement rare en politique, et le contexte actuel n’y est pas franchement favorable. J’ai l’impression de sentir un noeud qui serre mon coeur en lisant les débats sur les violences policières, une frayeur lâche face à la colère presque incontrôlée et légitime de mon frère face au racisme, mon estomac qui se soulève devant le dernier récit d’agression sexuelle accompagnée de réactions typique de ce qu’on appelle la culture du viol…. Une rage froide, familière m’envahit quand je constate comment certains politiques osent parler d’austérité, de «  » » » »réalisme«  » » » économique dont il faudrait faire preuve, les mêmes qui se gavent allègrement d’argent public sur notre dos. Un amer dégoût me saisit quand je lis des hommes politiques, qui viennent du même sérail, d’un parti au quinquennat décevant, pretendant vouloir révolutionner un système qui finalement n’a fait que les avantager. Indécrottable idéaliste, j’ai pourtant bien à l’esprit que je ne verrais pas de grands bouleversements positifs dans cette vie. J’ai du mal à imaginer les différentes sortes d’oppressions éradiquées d’ici à 20, 30, 40 ans. Ainsi, la joie, quand on s’intéresse à la politique comme je le fais, est un sentiment extrêmement rare. Voir un adversaire politique se rétamer en beauté est plaisant mais éphémère et bien pâle en comparaison. 

Pourtant, je me suffis de « petites » victoires, parfois imparfaites. 

Arracher tous ces petits moments d’allégresse me permet à la fois de souffler un peu et d’avoir le courage d’espérer autre chose. Ca me fait du bien, une minute, oublier la sensation de grotesque et d’horreur qui m’habite de plus en plus. Le temps d’esquisser un sourire, je respire presque et c’est un outil qui me pousse à replonger la tête sous l’eau, à surmonter presque cette terreur glacée et à recommencer à marcher et crier quelques slogans. J’apprécie cette joie d’autant plus qu’elle n’est pas caricaturale, car on prête souvent au Noir.Es une espèce de joie génétique, puérile, clownesque. Du Y’a Bon Banania aux clichés des « Africains toujours contents même avec peu », c’est un trope raciste très récurrent notamment dans l’imagerie coloniale -mais pas que- . Alors qu’on réduit souvent les Noir.Es à cette caractéristique  qui feraient de nous des sortes de grands enfants constamment souriants et plus très humains, la joie est pour moi un sentiment devenu outil à la fois de réparation, de protection et de résilience. Cet outil est précieux, aussi précieux pour moi que la colère face à l’injustice de l’oppression. 

J’écris cet article parce que cet outil m’a manqué ces derniers temps. J’écris cet article parce que je me sens triste et j’ai besoin de me voir, de nous voir heureuxses. J’écris parce que je me souviens d’une marche féministe passée où je me suis sentie grisée par ce sentiment. Je me souviens de manifs contre la Loi Travail, où j’avais des frissons d’être la, remplie du sentiment qui précède celui de l’espoir. Des joies simples comme celles d’écouter et danser du ndombolo ou du bikutsi entre amies. A voir l’une d’elles réussir. Voir des femmes noires célébrées aux Césars, qui ont pourtant failli être présidées par Polanski (quand on parlait de victoires imparfaites !). Voir Viola Davis avoir un Oscar. Voir de plus en plus de personnes utiliser les réseaux sociaux pour évoquer collectivement les idées panafricaines (même si le mot n’est pas toujours utilisé) ou afrofeministes, questionner le racisme, le sexisme, les failles du capitalisme. Constater le succès des avant premières de Ouvrir La Voix, les créations type Mariannes Noires, Exhale, MamiWata,  les collectifs qui se créent, les manifs de plus en plus remplies, les nouveaux exemplaires de la revue Assiégé.Es, les livres qui sortent, les nouveaux lieux qui se créent, la vitalité et la richesse des afro-descendant.Es  francophones me ravit. Replonger dans notre propres passé(S), redécouvrir l’histoire de nos luttes, de nos forces, de nos combats, voir enfin nos brillances injustement effacées me rend heureuse. C’est beau de nous voir résister ET vivre, debout, dignes et fièr.Es. 

Du salon de Clamart au clip « Musique Nègre » : le Tumulte Noir a de beaux jours devant lui.

« Un article NON EXHAUSTIF sur mes lectures du moment, il y en aura certainement d’autres.

Après des semaines de débats franchement épuisants moralement sur les violences policières, sur l’usage de mots racistes soit-disant convenables comme « Bamboula », me replonger dans l’étude du « Tumulte Noir » ( cf J.A Boittin)  qu’a connu la France pendant l’entre-guerre est à la fois rafraichissant et rassérénant. Alors que nos livres d’histoire français débordent d’images humiliantes sur les représentations coloniales type « Ya Bon Banania », les affiches de l’exposition coloniale, mes yeux et mon coeur s’émeuvent de toutes les découvertes enfouies et mon anglais bancal franchit la barrière de la langue des articles que je lis.  Lire la suite

Des news en pagaille…

Bien, il est temps de donner quelques petites nouvelles, avant de laisser la place  articles habituels :

  • Le blog a enfin une page facebook : J’y partagerais mes évènements et les endroits où je me suis exprimée mais aussi les choses qui m’ont interpellé, énervé, émerveillée, soulée (et sûrement beaucoup d’articles de presse sur la politique, BEWARE ! :). Retrouvez moi là bas 🙂
  • Vous pouvez aussi me retrouver sur Atoubaa, un média dédié aux femmes noires francophones, où j’anime la revue « Parti Pris » orientée sur la politique. J’écris aussi pour  le webzine culturel  » Deuxième Page » !
  • Le vendredi 17 février, je participe à un café-débat à Lyon sur l’afro-féminisme ! J’espère voir certains d’entre vous. 16729206_1046760868763811_8633985748511966196_n

Je vous réserve encore d’autres surprises mais ce sera pour une prochaine fois 🙂

Incurable optimiste.

(Originellement écrit en 2014).

 

J’avais espoir en ces soit-disant grands hommes,

Je les pensais capable d’être le chantre de grandes idées.

Je me trompais, en somme

Mais je suis enfin désillusionnée.

 

Désenchantée, mon cœur ne rit plus

Alors que face à nous, on élève l’exclusion comme valeur

L’envie de sourire;  s’est lentement tue

Perdue dans la colère, les larmes et la peur

 

Et j’ai si mal, si mal à mon cœur

Celui-ci est avide des grands rassemblements

Celui-ci recherche désespérément la chaleur

De la beauté des idéaux des Grands.

 

Et j’ai si mal, si mal à mon âme

D’avoir cru en ces trompeurs, ivre de pouvoir

Qu’au fond d’eux, il y avait cette fragile flamme

Qui saurait transformer en réalité nos espoirs

 

Oh j’ai mal, parce que la division est proche.

J’ai mal car avoir opprimer et déclasser sont les mots d’ordre

J’ai mal parce que le rejet et la haine s’accrochent

A tous ces mots jetés pour créer le désordre.

 

Mais, indomptable, la volonté renaît.

Elle se lève difficilement, encore un peu frèle

Elle révèle et met en lumière tous ces vœux secrets

De changement et d’émancipation, et brille l’étincelle.

 

Oh cette lumière deviendra aveuglante

Car, finalement j’y crois encore

La chaleur du rassemblement sera éblouissante.

Oh non, le sentiment de justice n’est pas encore mort.

 

Ne tuez pas encore cette fougue ardente

Des mouvements qui espèrent, qui se soulèvent.

Car ce n’est que l’expression exceptionnellement saisissante

D’âmes qui embrassent encore leurs rêves.

 

Et même si j’ai mal au cœur, même si j’ai mal à l’âme

Malgré les coups portés, malgré les attaques infâmes,

J’y crois encore moi aussi.

Pour mes héroïnes ordinaires.

Mon féminisme est né entre le tintement des casseroles lavées (toujours par les mêmes), à admirer des femmes qui ne se disent pas feministes. Des femmes qui parlaient de la violence de genre, de l’oppression des femmes, sans prononcer le mot « oppression » ni « genre ». Mon féminisme nait dans l’ombre de ces modèles originels, ces piliers imparfaits et admirables, ces héroïnes ordinaires et anonymes, qui se débattent tant bien que mal dans une société faite pour les hommes. N’enjolivons pas la réalité : ces grandes dames sont faites de contradictions et de misogynie intégrée. Et pourtant , quand je les observe, les écoute dérouler leurs parcours, leurs exclamations, quand je les vois redresser la tête, mon afroféminisme coule de source. Il s’impose à moi, comme évident, tracé avec la même détermination qui transparaît dans leurs histoires. Ce ne sont pas des textes universitaires qui ont accouché mon afroféminisme, ni des figures lointaines. Les visages de celles qui m’ont fait être ce que je suis et m’ont donné des grilles de lectures me sont au contraire très familiers. Leurs vies courageuses à différents niveaux, leurs conseils, leur sagesse ont influé sur l’élaboration de mes idées. C’est important pour moi de réinscrire leurs apports dans l’histoire de mon afro-féminisme et de le réintégrer dans une histoire plus large d’un féminisme trop souvent blanco-européano-centrée. Le féminisme, le mien en tous cas, s’est construit AUSSI entre deux battements de portes, quand celles qui le portaient sans forcément en dire le nom étaient aux marges de ce que l’on considérait comme étant des sujets politiques.

 » tu es une femme, tu es noire et en plus tu ne viens pas d’une famille riche : tu vas devoir te battre ma fille. » 

 » Regarde ce que j’ai fait, j’étais mère seule sans diplôme ! »


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J’ai un vrai plaisir et une curiosité dévorante à écumer des textes universitaires, d’universitaires sur les concepts d’intersectionnalité, des féminismes noirs, sur les questions d’afroféminisme, parce que j’ai eu le privilège (et oui) d’aller à la fac et aussi de lire facilement l’anglais (ce qui n’est pas le cas de tout le monde). Peut-être qu’un jour j’en produirais, un valable (ou non) et je m’attellerai à redécouvrir ces textes de féministes noires FRANCOPHONES ensevelis sous la poussière . Pourtant l’afroféminisme que je défends ne peut se contenter, ne pourra jamais se contenter d’être utilisé comme un concept abstrait qui ne parle qu’à une minorité de personnes, parce qu’inacessible, trop compliqué ou etc. L’afroféminisme que je défends n’a pas vocation à être un sujet uniquement débattu par des gens qui possèdent des bac + 8 en sciences politiques ou en études de genre. L’afroféminisme que je défends me permet d’analyser la position sociale des femmes Noires comme marginalisées et plus généralement la notion de marginalisation , NOTAMMENT  de ce qu’on ne considère pas (ou moins) capables de produire un travail intellectuel, ou qui de fait ne sont pas désignés publiquement comme acteur et producteurs d’un débat intellectuel. Un discours et une analyse politique sur leurs vies, leurs conditions. Celleux qui n’ont ni le physique, ni le bon discours, ni la bonne ecriture.

M’enfin, je me perds. Mon afroféminisme n’est pas seulement le fait de lectures sur Cairn, loin de là. Tout ça aussi vient de conversations, de rencontres, de Mamie, de Mamans, de toutes ces anonymes qui n’auront sans doute jamais de chaire à l’Université. Mon afroféminisme, en plantant ses racines dans l’influence de ces aînées, reconnait leur apport critique et leur travail intellectuel. J’ai envie, ainsi, de décentrer le savoir académique comme seul savoir légitime. Parce qu’en vrai, j’ai envie que toutes les femmes noires se sentent légitimes à dire ce à quoi ressemble pour chacune d’entre elle l’afroféminisme. Qu’aucun média, aucun support n’est mieux qu’un autre. Que différentes manières d’adresser les oppressions sexistes, racistes, classistes et homophobes existent. Que ne pas avoir le vocabulaire « type universite » ou l’écriture « type dissertation », ce n’est pas grave. Qu’on peut se sentir concernée et intimement intéressée par le (les ?) courants afroféministe (s) et participer sans avoir lu  » une liste de lectures obligatoires ».

Vous êtes toutes les bienvenues, héroïnes du quotidien et/ou thésardes et autres chercheuses bac + 74.

Scander tant qu’il le faudra l’évidence. 

Dénoncer le racisme et le sexisme, le classisme et les différentes LBT-phobies que peuvent subir les femmes noires et pas qu’elles , ce n’est pas seulement être en colère, c’est réaffirmer à chaque coup de gueule notre humanité en tant que femme noire. 

En tant qu’afroféministe (et avant que je me décrive comme telle), je m’intéresse notamment aux questions de racisme et de sexisme. L’une des particularités des oppressions sexistes et racistes, c’est le processus de déshumanisation qui est à l’oeuvre. Quand tu es une femme noire, tu n’es plus vue comme une personne humaine : tu es un fantasme raciste, un objet qu’on peut toucher, tu appartiens à une masse indistincte qui agirait de la même manière parce que c’est un groupe « les femmes noires sont vénales, les femmes noires, toujours en train de parler fort, les femmes noires qui adorent le sexe ». Tu peux être le sujet des 10 mêmes blagues récurrentes sur tes cheveux, ta couleur de peau. Ton corps, objet soit de degoût, soit de fantasme démesuré, peut être touché, aggrippé, étudié, sans ton autorisation. Il est agressé, violenté. Il est colonisé, revendiqué par d’autres que toi. Il ne t’appartient plus. Il en est resté des traces de la colonisation, et ces traces se manifestent dans l’imaginaire de tous. Ces traces d’une période de soit-disant « partage des cultures » selon Fillon où les empires coloniaux européens (La France notamment) ont supprimé et systématiquement dénigré des groupes de leurs histoires, de leurs sociétés, de leurs modèles de références, de leurs langues. Une longue période pendant , en prétendant prétendant civiliser  (cf Jules Ferry), on a rejeté toute une partie du monde aux marges de l’humanité. 

                          

Splendide dessin de D.Mathieu Comics pour le film « Ouvrir la Voix » d’Amandine Gay. 

En regardant le film « Ouvrir La Voix » d’Amandine Gay, projeté sur grand écran, une impression de familiarité étonnante m’emplit. Non seulement parce que je suis l’une des interrogées mais aussi parce qu’en chacune des interviewée, je me retrouve. Je me vois. Et en les voyant, en me voyant en elle, en souriant devant nos parcours si différents et nos paroles qui s’entre-coupent presque, je me souviens : je n’ai pas l’habitude de voir des femmes noires si humaines à l’écran. Elles ne sont pas l’incarnation d’un archétype qui conforte certaines certitudes dans le fantasme qu’on se fait de LA femme noire. En face de nous, si proches, si différentes, si multiples, l’évidence s’impose au spectateur qui n’est pas habitué : elles sont humaines. Des êtres humains, que l’expérience de femme noire dans une société où la norme est construire par et pour les hommes blancs a forgé. Et cette expérience, l’affirmation de ces expériences de personnes vues comme anormales ne les rend pas moins humaines. Parce que l’expérience de l’humanité n’est pas forgée dans un prototype unique. 

« Sisters in Humanity » de Sanaa.K

Des esprits chagrins ne verront pas le cri d’humanité que nous poussons, que poussent les militantes afroféministes. Comme d’habitude, ils et elles définiront ces luttes comme communautaires, parce que l’universalité ne peut être définie que par des gens dont la race, le genre, la classe ne sont jamais nommés. D’autres critiques ne comprendront pas comment on peut à la fois expliciter cette expérience particulière de femme noire et exiger l’humanité et la dignité. Parce que l’humanité, et les droits à la dignité, à l’affirmation de sentiments humains, le droit à voyager partout dans le monde sans restrictions, la possibilité de participer à n’importe quelle discussion sans être de prime abord vu comme non-objectif, sont perçus comme étant un privilège réservé à un homme cisgenre blanc riche américano-européen.

Dessins de Massira Keita

Et pourtant. Être une afroféministe, c’est refuser l’affirmation implicite que seule une petite partie de la population a le droit à un traitement humain (la compassion, le respect, le droit à une justice équitable, le droit à espérer avoir la possibilité d’avoir une vie confortable voire prospère). C’est aussi pourquoi en tant qu’afroféministe, je me sens proche des luttes contre la transphobie, l’homophobie, la biphobie, l’islamophobie, l’antisémitisme, le classisme, la putophobie et d’autres. Parce que quand certain.es voient du communautarisme, je vois un rappel cinglant au fait que la dignité humaine ne devrait pas être soumise à conditions.

Assemblage des magnifiques dessins d’Iman Geddy à retrouver sur son Instagram 📸 imangeddy

Etre afroféministe, c’est réfléchir activement à comment déconstruire des systèmes d’oppressions qui s’appuient sur une conception étriquée et restreintes des droits de l’homme. C’est affirmer radicalement, sans fards, sans honte que les systèmes d’oppressions qui nous écrasent veulent nous diminuer, nous réduire et pourtant, telles que nous sommes, nous réaffirmons notre appartenance à l’humanité en tant que femmes noires et notre droit au respect et à la dignité. Sans négociation possible.