Des marges au centre : pourquoi un féminisme qui ne prend pas en compte les luttes des femmes de ménage (entre autres) n’est pas un féminisme intersectionnel, ni un féminisme tout court.

TLDR : Je sais, c’est un long titre. Mais. On admire les grèves en Espagne ou en Suisse… mais il y a des grèves chez nous aussi. Soutenons les luttes des femmes de ménage : cliquez ici pour celles et ceux qui veulent aller droit au but (et qui s’en fichent de mon blabla). Sinon, venez passer du temps avec moi. Partagez mon malaise. Et ensemble, essayons de réfléchir pour faire changer les choses (et ensuite on donne au pot commun).

Il y a quelques jours déjà, s’est déroulé le festival Nyansapo, organisé par le collectif afroféministe Mwasi. Comme en 2017, il fut composé d’expositions, d’atelier de réflexion politiques, de performances théâtrales et d’enjaillances musicales. Inutile de dire que c’était à nouveau un plaisir de voir ce type d’initiatives, destinées à donner de la force aux femmes noires.

Le thème de cette année ? La solidarité. La première plénière fut une rencontre entre Madame Tounkara, syndicaliste CGT qui a notamment mené, entourée de ses compagnon.nes, une lutte acharnée pour des meilleures conditions de travail pour les femmes de ménage de l’hôtel où elles travaillaient, et Rose Ndengue, chercheuse en sociologie spécialisée dans les mouvements de femmes dans un contexte colonial (et notamment au Cameroun). Cette plénière, en plus du discours de clôture de Mwasi, m’a interpellé dans la manière dont on parle d’intersectionnalité, d’afroféminisme, et m’a fait avoir un espèce de retour sur moi-même.

Madame Tounkara, la grandeur et la lumière

D’abord, il est important de noter que : madame Tounkara est une femme extrêmement admirable. Elle est badass, il faut le dire. Elle a expliqué comment elle et d’autres femmes de ménage (et agents d’entretien) se sont mobilisées. Appuyée par la CGT-HP, Madame Tounkara l’a dit elle-même, au delà de la question de l’argent, de meilleures conditions de travail, ce qu’elle et les autres employé.Es réclamaient, c’était de la dignité. Du respect. On lui niait ce respect car c’était une femme africaine, noire, et précaire.

But still, she rise.
Elle a rappelé comment, malgré l’instabilité et la précarité de leurs situations, elles et ils se sont mis à faire du bruit. Du bruit à Suresnes, ville bourgeoise du département le plus riche de France. Elle a raconté comment les gens les insultaient, leur disaient  » si vous n’êtes pas content.es, rentrez chez vous (pas en France). ». Madame Tounkara l’a dit : la plupart des femmes de ménage de l’hôtel où elles travaillent sont noires, dans des situations précaires. On le sait, cela a été déjà dit : la division du travail est genrée et racialisée. Qui se retrouve dans des situations de grandes précarité, à faire des travaux ingrats qui leur coûtent leur santé, parfois leur vie privée ? Souvent des femmes venant de pays ex-colonisées pauvres. Alors qu’on lui a demandé comment elle avait pu faire dans ces conditions, comment elle avait eu la force de résister, de taper sur des casseroles dans les rues bourgeoises, de tenir face aux dirigeants et à la direction, elle a ri et dit (en gros) :

On n’avait pas le choix. On s’est battu.es pour notre dignité. Ils ne voulaient pas nous voir, mais nous nous sommes imposées.

Tous les mots sont importants.

Afro(féminisme), intersectionalité, féminisme «  » » » »inclusif » » » » » »…. et femmes de ménage.

(Attention, je ne viens pas critiquer nos idées, nos principes. Je suis critique de nos pratiques. Du concret. )

Au delà du charisme impressionant de Madame Tounkara, une vraie question s’est posée. On est face à une situation où, sans aucun doute, on peut affirmer que multiples mécanismes de domination s’imposent à elle, à elles, et à d’autres femmes de ménage et agent.es d’entretien. Comment se fait-il donc qu’on ne parle plus de la condition des femmes de ménage, de leur combat, dans le milieu féministe ?

Bon j’ai déjà la réponse à la question : parce que la plupart d’entre nous (et je me mets dedans) font partie de la « classe moyenne », ou exercent des professions classées « intellectuelles supérieures ». Attention, ce n’est pas condamnable. Mais ça veut bien dire que souvent les paroles des femmes de ménages, des femmes racisé.es ET pauvres ET en situation de migration sont totalement invisibilisées. Est-ce qu’on peut avoir le millième débat sur la question du self-care, si on ne parle pas, concrètement, avec des femmes racisées pauvres de ce que ça veut dire le « self-care » quand on a un travail extrêmement pénible, loin de notre domicile, qui n’est pas valorisé socialement ? Quelle crédibilité on a en tant que féministe, si on donne pas aux caisses de grève, si on ne soutient pas ces mouvements, qui arrivent à Batignolles, à Marseille, à Suresnes etc ? Quelle crédibilité on a en tant que personne qui croit au féminisme « inclusif », intersectionnel, si on ne parle pas du fait que les femmes de ménage, du fait de leur position, sont plus vulnérables au harcèlement sexuel, que justement les femmes de ménage de l’Hotel Ibis à Batignolles dénoncent. Quelle crédibilité on a en tant que féministe, si on adresse pas le fait qu’après nos conférences, nos débats etc, c’est d’autres femmes qui nettoyent encore derrière nous, dans des conditions souvent de merde ?

Je sais, je sais. I know. Vous êtes dans le malaise. Vous ressentez de la lassitude. De l’agacement. Vous voulez fermer la page. Vous voulez passer à autre chose. Vous vous dites que certes, elles ont galéré mais nous, aussi on galère. Vous vous dites  » mais on peut pas remplir tous les pots commun de la terre ! »

Vous êtes d’accord au fond, mais…. Mais.

Moi aussi, je suis dans le malaise. Moi aussi, j’interroge mes pratiques, et je me dis que je ne suis pas parfaite (loin de là). Moi aussi, je me dis que je devrais repenser mes sujets sur le body positive, sur la question d’antiracisme, le repenser au delà d’une question de représentativité, qui objectivement, ne changera pas le monde. Moi aussi, je me demande pourquoi c’est plus facile pour moi de me rallier derrière une Beyoncé ou une Serena que derrière une Madame Tounkara (parce qu’on a un investissement émotionnel pour ceux qui réussissent selon les normes capitalistes mais bon c’est une autre conversation).

Le but n’est pas d’être parfaite. On s’en fout d’être parfait.e. Le but, c’est de donner du sens aux mots « sororité », « oppression », qu’on utilise très souvent. Le but, c’est aussi de bien comprendre que tant que les femmes de ménage ne seront pas traitées dignement, tant qu’elles seront victimes d’oppressions, traitées comme si elles ne méritaient pas le respect, déshumanisées, etc… on le sera aussi. Le but, c’est de capitaliser sur ce sentiment de malaise, de maladresse, d’inadéquation, pour pousser à quelque chose de mieux. A quelque chose de plus fort. Le but, c’est d’arrêter de fantasmer sur la Suisse, l’Islande, l’Espagne, et de booster celles qui essaient ici, malgré tous les obstacles, de changer leurs situations et à travers elles, de changer un petit peu le monde. Voir leur brillance, leur courage, ça ne peut que ne pousser à être un peu à leur niveau.

(Et participer aux caisses de grève aussi, en plus de leur donner de la visibilité).

Pour aller plus loin :

Article de Médiapart : A l’hôtel ibis, les femmes de chambre grévistes sont malades du travail

Suivre la page CGT-HP, qui soutient le combat de femmes en lutte.

Voir le film : On a grévé qui raconte les luttes de femmes

Des dessins de la féministe radicale Emma sur la lutte des femmes de ménage dans les grands hôtels de luxe parisiens.

PS : Oui j’ai eu une longue absence, je me suis consacrée à plein de choses, mais je suis tellement contente d’être revenue. Je vous remercie d’avoir lu jusque là, et j’espère qu’on va continuer ses conversations ensemble.

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Fausse humilité, étouffement de soi et rêves déraisonnables.

Depuis que je suis petite, disons 9-10 ans, j’ai eu envie d’écrire. Je me souviens qu’à neuf ans, j’écrivais des paroles de chansons, des poésies. A 10-11 ans, en CM2, une copine et moi on avait créé ce journal qui s’appelait « Écrivaine en herbe », où j’écrivais des histoires sur des filles de mon âge. Mon imagination débordait sur des dizaines et des dizaines de pages, je remplissais des cahiers et des carnets pour faire vivre des héroïnes qui me ressemblaient et qui semblaient n’exister que dans ma tête. Ma grand-mère me raconte que j’avais toujours un cahier et les mains couvertes d’encre (et aussi que je suis censée raconter son histoire, mais ce sera pour une autre fois).

Pourtant, le fait de vivre de cette écriture me paraissait être un rêve lointain. Les personnes que les médias et le monde me montraient comme étant la représentation de l’écrivaine ou de l’artiste ne me ressemblaient que trop peu à l’époque. Dans ma tête, si on était une femme noire artiste en France, on ne pouvait être que chanteuse ou danseuse, et encore. Malheureusement, ce n’était pas mes domaines de prédilection. Et puis, il fallait être raisonnable car *mum voice*

Une femme noire doit se battre quatre fois plus parce qu’elle est Noire et qu’elle est une femme !

Raisonnable. Je devais me rendre à l’évidence, emprunter une voie bouchée comme celle du journalisme ou pire, vouloir espérer vivre de sa plume relevait de l’inconscience. Je devrais me consacrer à trouver une voie plus simple, dans un monde qui m’attendait au tournant, pour être en sécurité.

Et pourtant. Mes doigts continuaient à me brûler. Les mots continuaient à s’échapper, à couler. Je n’écrivais plus des romans à l’eau de rose, mais je continuais à hurler sur le papier, sur l’écran, à projeter mon cerveau contre cette page blanche, c’était plus fort que moi. J’étais tiraillée entre l’envie toujours plus forte d’écrire et la peur, qui m’envoyait des messages assourdissants. J’en voulais à la petite partie de moi qui voulait essayer, continuer de penser à ce désir d’écriture et j’essayais à tout prix de lui faire entendre raison.

Je maudissais cette partie de moi qui voulait croire en ses rêves. *moment niais*

Il fallait que je sois raisonnable. Il fallait que je paie mes factures, que j’ai un boulot normal, et que j’arrête toutes ces histoires de bouquins, de plume pour les ranger au fond d’une armoire à côté de vieux souvenirs d’enfance.

Pendant longtemps, je n’ai rien dit à personne. Que pouvais-je dire de toute façon ? Comment expliquer à quelqu’un qu’on a un vieux rêve qui nous pourchasse depuis l’école primaire ? J’avais peur qu’on me juge encore plus naïve que je ne l’étais déjà. Et puis un jour, alors que je déjeunais avec une amie dans un Paradis du Fruit, tout ce qu’il y a de plus basique, elle me dit ces mots d’une simplicité lumineuse :

« Mais meuf, quoi que tu fasses, tu reviens à l’écriture. Tu te mets des barrières, ta peur te met des barrières, mais tu ne fais que tourner autour pour ensuite y revenir. Essaie. »

Je me suis retrouvée sans voix. Sans moyen de protester. C’était difficile de reconnaître que cette soi-disante humilité dont je me targuais m’empêchait d’aller plus loin, masquait mon horizon. C’était la peur, tout simplement. La peur de l’échec, la peur du rejet, la peur d’essayer tout simplement. La peur de trop espérer, la peur de prendre une voie qui n’était pas supposée être pour moi, la peur d’avoir l’air stupide en poursuivant ce rêve.

Et puis ensuite, j’ai vu des femmes, comme moi, des femmes noires en FRANCE, qui écrivaient des choses, qui publiaient des romans, des pièces de théâtres, des bandes dessinées, des essais politiques , des articles de presse, de la poésie. Tant bien que mal, ces écrivaines, auteures, journalistes, artistes, défendaient leur plume. Je les ai vues passer par leurs périodes de doutes, de larmes, d’échecs et de réussites.

Je les ai vues et mes doigts se sont mis à chatouiller encore plus. Je les ai vues et pour la première fois, j’ai eu envie de me jeter dans la bataille. Je les ai vues et j’ai enfin compris pourquoi ma mère me disait tout tout le temps  » N’aie pas peur, ma fille. ». Elle comprenait (et comprend) pourquoi j’aurais envie d’être faussement humble pour me réduire, pourquoi j’aurais plus facilement envie de rétrécir, pour rester dans une ombre familière .

Je tente. Résultat, je vais publier mon premier livre, un recueil de poésie, en mars 2018. Moi qui me recroquevillais à l’idée de laisser quelqu’un lire mes écrits il y a quelques années, me voilà trépignant d’impatience, voulant partager avec le monde mes mots. (Je risque d’en parler sur le blog)

Je suis morte de trouille. Je sais qu’il y aura des échecs, des coups durs, des pauses. Il y en a déja.Pourtant, je ne peux plus être spectatrice de ma propre vie et voir les autres réaliser leurs rêves, mes rêves. Je veux savoir quel goût ça a, d’essayer.