Des marges au centre : pourquoi un féminisme qui ne prend pas en compte les luttes des femmes de ménage (entre autres) n’est pas un féminisme intersectionnel, ni un féminisme tout court.

TLDR : Je sais, c’est un long titre. Mais. On admire les grèves en Espagne ou en Suisse… mais il y a des grèves chez nous aussi. Soutenons les luttes des femmes de ménage : cliquez ici pour celles et ceux qui veulent aller droit au but (et qui s’en fichent de mon blabla). Sinon, venez passer du temps avec moi. Partagez mon malaise. Et ensemble, essayons de réfléchir pour faire changer les choses (et ensuite on donne au pot commun).

Il y a quelques jours déjà, s’est déroulé le festival Nyansapo, organisé par le collectif afroféministe Mwasi. Comme en 2017, il fut composé d’expositions, d’atelier de réflexion politiques, de performances théâtrales et d’enjaillances musicales. Inutile de dire que c’était à nouveau un plaisir de voir ce type d’initiatives, destinées à donner de la force aux femmes noires.

Le thème de cette année ? La solidarité. La première plénière fut une rencontre entre Madame Tounkara, syndicaliste CGT qui a notamment mené, entourée de ses compagnon.nes, une lutte acharnée pour des meilleures conditions de travail pour les femmes de ménage de l’hôtel où elles travaillaient, et Rose Ndengue, chercheuse en sociologie spécialisée dans les mouvements de femmes dans un contexte colonial (et notamment au Cameroun). Cette plénière, en plus du discours de clôture de Mwasi, m’a interpellé dans la manière dont on parle d’intersectionnalité, d’afroféminisme, et m’a fait avoir un espèce de retour sur moi-même.

Madame Tounkara, la grandeur et la lumière

D’abord, il est important de noter que : madame Tounkara est une femme extrêmement admirable. Elle est badass, il faut le dire. Elle a expliqué comment elle et d’autres femmes de ménage (et agents d’entretien) se sont mobilisées. Appuyée par la CGT-HP, Madame Tounkara l’a dit elle-même, au delà de la question de l’argent, de meilleures conditions de travail, ce qu’elle et les autres employé.Es réclamaient, c’était de la dignité. Du respect. On lui niait ce respect car c’était une femme africaine, noire, et précaire.

But still, she rise.
Elle a rappelé comment, malgré l’instabilité et la précarité de leurs situations, elles et ils se sont mis à faire du bruit. Du bruit à Suresnes, ville bourgeoise du département le plus riche de France. Elle a raconté comment les gens les insultaient, leur disaient  » si vous n’êtes pas content.es, rentrez chez vous (pas en France). ». Madame Tounkara l’a dit : la plupart des femmes de ménage de l’hôtel où elles travaillent sont noires, dans des situations précaires. On le sait, cela a été déjà dit : la division du travail est genrée et racialisée. Qui se retrouve dans des situations de grandes précarité, à faire des travaux ingrats qui leur coûtent leur santé, parfois leur vie privée ? Souvent des femmes venant de pays ex-colonisées pauvres. Alors qu’on lui a demandé comment elle avait pu faire dans ces conditions, comment elle avait eu la force de résister, de taper sur des casseroles dans les rues bourgeoises, de tenir face aux dirigeants et à la direction, elle a ri et dit (en gros) :

On n’avait pas le choix. On s’est battu.es pour notre dignité. Ils ne voulaient pas nous voir, mais nous nous sommes imposées.

Tous les mots sont importants.

Afro(féminisme), intersectionalité, féminisme «  » » » »inclusif » » » » » »…. et femmes de ménage.

(Attention, je ne viens pas critiquer nos idées, nos principes. Je suis critique de nos pratiques. Du concret. )

Au delà du charisme impressionant de Madame Tounkara, une vraie question s’est posée. On est face à une situation où, sans aucun doute, on peut affirmer que multiples mécanismes de domination s’imposent à elle, à elles, et à d’autres femmes de ménage et agent.es d’entretien. Comment se fait-il donc qu’on ne parle plus de la condition des femmes de ménage, de leur combat, dans le milieu féministe ?

Bon j’ai déjà la réponse à la question : parce que la plupart d’entre nous (et je me mets dedans) font partie de la « classe moyenne », ou exercent des professions classées « intellectuelles supérieures ». Attention, ce n’est pas condamnable. Mais ça veut bien dire que souvent les paroles des femmes de ménages, des femmes racisé.es ET pauvres ET en situation de migration sont totalement invisibilisées. Est-ce qu’on peut avoir le millième débat sur la question du self-care, si on ne parle pas, concrètement, avec des femmes racisées pauvres de ce que ça veut dire le « self-care » quand on a un travail extrêmement pénible, loin de notre domicile, qui n’est pas valorisé socialement ? Quelle crédibilité on a en tant que féministe, si on donne pas aux caisses de grève, si on ne soutient pas ces mouvements, qui arrivent à Batignolles, à Marseille, à Suresnes etc ? Quelle crédibilité on a en tant que personne qui croit au féminisme « inclusif », intersectionnel, si on ne parle pas du fait que les femmes de ménage, du fait de leur position, sont plus vulnérables au harcèlement sexuel, que justement les femmes de ménage de l’Hotel Ibis à Batignolles dénoncent. Quelle crédibilité on a en tant que féministe, si on adresse pas le fait qu’après nos conférences, nos débats etc, c’est d’autres femmes qui nettoyent encore derrière nous, dans des conditions souvent de merde ?

Je sais, je sais. I know. Vous êtes dans le malaise. Vous ressentez de la lassitude. De l’agacement. Vous voulez fermer la page. Vous voulez passer à autre chose. Vous vous dites que certes, elles ont galéré mais nous, aussi on galère. Vous vous dites  » mais on peut pas remplir tous les pots commun de la terre ! »

Vous êtes d’accord au fond, mais…. Mais.

Moi aussi, je suis dans le malaise. Moi aussi, j’interroge mes pratiques, et je me dis que je ne suis pas parfaite (loin de là). Moi aussi, je me dis que je devrais repenser mes sujets sur le body positive, sur la question d’antiracisme, le repenser au delà d’une question de représentativité, qui objectivement, ne changera pas le monde. Moi aussi, je me demande pourquoi c’est plus facile pour moi de me rallier derrière une Beyoncé ou une Serena que derrière une Madame Tounkara (parce qu’on a un investissement émotionnel pour ceux qui réussissent selon les normes capitalistes mais bon c’est une autre conversation).

Le but n’est pas d’être parfaite. On s’en fout d’être parfait.e. Le but, c’est de donner du sens aux mots « sororité », « oppression », qu’on utilise très souvent. Le but, c’est aussi de bien comprendre que tant que les femmes de ménage ne seront pas traitées dignement, tant qu’elles seront victimes d’oppressions, traitées comme si elles ne méritaient pas le respect, déshumanisées, etc… on le sera aussi. Le but, c’est de capitaliser sur ce sentiment de malaise, de maladresse, d’inadéquation, pour pousser à quelque chose de mieux. A quelque chose de plus fort. Le but, c’est d’arrêter de fantasmer sur la Suisse, l’Islande, l’Espagne, et de booster celles qui essaient ici, malgré tous les obstacles, de changer leurs situations et à travers elles, de changer un petit peu le monde. Voir leur brillance, leur courage, ça ne peut que ne pousser à être un peu à leur niveau.

(Et participer aux caisses de grève aussi, en plus de leur donner de la visibilité).

Pour aller plus loin :

Article de Médiapart : A l’hôtel ibis, les femmes de chambre grévistes sont malades du travail

Suivre la page CGT-HP, qui soutient le combat de femmes en lutte.

Voir le film : On a grévé qui raconte les luttes de femmes

Des dessins de la féministe radicale Emma sur la lutte des femmes de ménage dans les grands hôtels de luxe parisiens.

PS : Oui j’ai eu une longue absence, je me suis consacrée à plein de choses, mais je suis tellement contente d’être revenue. Je vous remercie d’avoir lu jusque là, et j’espère qu’on va continuer ses conversations ensemble.

« De toute façon, toi tu ressembles à Ngolo Kanté « 

En grandissant en France, puis en arrivant sur les réseaux sociaux, j’ai remarqué certaines choses qui étaient très récurrentes : le fait qu’on associe les femmes noires à des joueurs de foot masculins français, souvent de peau foncée. Ainsi, j’ai moi même pu être affublée d’appelation comme « Bakayoko », « Ngolo Kanté » etc. Cette association était évidemment négative : les corps de footballeurs noirs à la peau foncée (#colorisme) étaient transformés en insultes à l’égard de femmes noires, comme un moyen de les humilier.

Mrs Roots a déjà parlé, dans un article qui a fait couler beaucoup d’encre, et qui a provoqué pas mal de réactions (et pas toutes positives) de misogynoir. Ce terme créée par l’intellectuelle et féministe noire US Moya Bailey et popularisé par l’intellectuelle et womanist Trudy soulève la question de la misogynie particulière qui touche les femmes noires. Autant la question de l’hyper-sexualité des femmes noires est assez abordée, que ce soit dans les témoignages, avec les fameux  » panthères », autant la question de la masculinisation des corps des femmes noires dans le regard des autres est mis de côté. J’aimerais, à travers cette article, ouvrir une discussion sur comment la manière dont on pense le genre et la race, et comment particulièrement, les femmes noires ne sont précisément pas pensées comme appartenant au genre « femme » dans la pensée coloniale. Ces représentations nous suivent jusqu’à aujourd’hui, au travers d’insultes qui nous paraissent presque anodines si elles ne touchaient pas à quelque chose de plus profond.

Dans « La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française », écrit par Elsa Dorlin, les « Africaines » sont décrites comme n’étant pas des femmes : via une construction stéréotypée et raciste de leur sexualité. Selon certains médecins européens de l’époque : elles n’auraient pas de pudeur – car elles étaient seins nus-/un plus fort désir sexuel car auraient le sang chaud : des attributs qui seraient d’après eux plus proches de l’homme. Un article qui est sorti il y a quelques jours sur Libération atteste d’autant plus de cette vision des femmes noires comme n’appartenant pas au genre féminin : les femmes sont décrites comme  » plus viriles du fait des travaux de force qu’elles accomplissent, de leurs corps musclés, de leur chevelure courte « . Ainsi, on voit que la rencontre des colons européens avec les femmes noires cimentent les stéréotypes de genre occidentaux et les alimentent : les femmes noires ne sont pas vues comme des femmes car elles sont vues comme plus fortes et leurs cheveux crépus ne sont pas des vecteurs de féminité. Cette remise en cause de leur féminité, voire même leur masculinisation, ouvre la porte à une totale déshumanisation : la présupposée force des femmes noires devient une justification pour des mauvais traitements, tortures et poursuite de l’esclavage . Comme l’expliquait l’activiste abolitionniste Sojourner Truth dans son texte « Ain’t I a Women » en tant que femme noire, elle n’était pas vue comme un objet fragile, à protéger : cette expérience du genre ne s’adresse ainsi qui à un nombre limité de personnes.

Cette exclusion des femmes noires de la vision occidentale et masculine du genre féminin au moment de la colonisation se perpétue dans certaines pratiques, considérées parfois comme banales par une grande partie de la population : le traitement de Serena Williams par exemple, où on a pu constater un total deni de sa féminité à cause de son corps. On peut également souligner la manière dont certains, pour tourner en ridicule les femmes noires, s’obstinent à utiliser leur usage supposé ou réel de postiches, rajout et perruques pour souligner une absence de cheveux (encore une fois réelle ou supposée). Via ce procédé, on observe une remise en cause de la féminité des femmes noires selon des critères similaires à ceux de l’époque coloniale = les femmes sans cheveux ( c’est à dire sans cheveux longs et lisses qui tomberaient dans le dos) ne seraient pas des « vraies femmes TM » et il faut tourner en dérision ce qui est vu comme une pastiche de féminité.

Au delà des critères de beauté occidentaux, exclusifs, on le sait, on voit que l’esthétique et l’apparence physique ont joué dans l’exclusion des femmes noires dans la catégorie « femmes » dans l’oeil euro américain, hégémonique. Parfois on dit même  » femmes et minorités visibles » comme si les femmes noires et racisées n’existaient pas. Ce qui est intéressant de comprendre, c’est qu’on constate qu’il n’y a pas seulement eu une « invisibilisation » des femmes noires dans la manière dont on pense la féminité, le genre en Europe/Amériques (et notamment dans les mouvements féministes blancs comme l’ont souligné à de nombreuses reprises black feminists US, afroféministes, womanists, feministes africana etc ) mais une exclusion pure et simple s’appuyant des critères racistes hérités de la colonisation, alors même que les femmes noires sont aussi aussi susceptibles d’être victimes de violences masculines.

Pour aller plus loin :

Ne Suis-je pas une Femme ? Femmes noires et féminisme – bell hooks

Le Ventre des Femmes : Françoise Verges

Flamboyance politique à Nyansapo.

Ce week-end s’est déroulé le premier festival afroféministe organisé par le collectif Mwasi, Nyansapo. Réunissant familles de victimes de la violence policière, collectifs afroféministes européens, artistes, militant.es et sympathisant.es, ce festival s’est déroulé sur deux jours, du 28 au 30 juillet 2017 à Paris.

Le festival Nyansapo a été l’objet de débats innombrables, parce que près de 80% de ses ateliers étaient réservés au femmes noires. Dans la mesure où j’ai déjà écrit sur la non-mixité sur le blog, je ne vais pas y revenir et vais m’intéresser à ce qu’était Nyansapo.

Nyansapo, un festival politique unique en son genre.

A ma connaissance, le festival Nyansapo est le premier festival français qui a permis de mettre les femmes noires, et notamment les femmes noires francophones au centre. Les apports artistiques des femmes noires, à la photographie, à la musique, voire même au théâtre étaient omniprésents. L’exposition photo de Nancy Wengue-Moussissa, les travaux vidéos de Claire Obscure, les interventions de Casey, la perfomance du groupe Kami Awori, les déclamation déclamation de textes comme celui de Léonora Miano, tout exhalait le talent de femmes noires. #BlackGirlMagic

C’est aussi à ma connaissance le premier festival, sur le territoire français, qui met les femmes noires comme actrices d’un changement politique.

Qu’est-ce que ça veut dire de manière concrète ? Ça veut dire inviter des femmes comme Ramata Dieng, soeur de Lamine Dieng, jeune homme tué par la police en 2007, qui parle de violences policières et de son combat au sein du collectif « Vies Volées ». Ça veut dire aussi proposer des livres de théorie politiques écrits presque exclusivement par des femmes noires traitant des questions de racisme, de sexisme, de LGTB-phobie, et presque tous traduits en Français, parmi lesquels des textes de bell hooks et d’Audre Lorde mais aussi le livret de la Coordination des Femmes Noires de 1978.

Les représentantes de Nyansapo se sont directement inscrites dans une histoire des mouvements antiracistes francophones, en proposant en première vidéo une interview de Gerty Dambury, membre de la CODEFEN. Le dialogue entre l’ancienne militante de la CODEFEN et la militante de Mwasi symbolisa à mes yeux,plus qu’un hommage, une main tendue vers une histoire longtemps mise de côté . Mwasi clamait ainsi haut et fort que l’afroféminisme ne venait pas de « nulle part et qu'[il] faisait partie de la famille des mouvements noirs pour la libération ». Intrinsèquement ancré à gauche, le festival prit soin de mettre en lumière la place des femmes noires dans les luttes au travail en invitant un groupe de femmes de ménages noires marseillaises à parler de leur combat pour obtenir justice et meilleurs salaires. Se côtoyait une association pour envoyer des fournitures scolaires au Mali et un collectif d’afroféministes lyonnaises, Sawtche, qui distribuait des outils pédagogiques sur les questions de négrophobie et misogynoir.

La question de la présence des femmes noires ne s’est ainsi pas limitée, comme on le voit souvent, à la question de la représentation ou à la citation de textes d’auteures absentes, qui rendent leur existence presque abstraites. De la production intellectuelle, artistique en passant par l’action de terrain, les femmes noires étaient au centre d’une dynamique visant à questionner et transformer la société.

Mwasi a également renoué avec une tradition des mouvements noirs de libération, notamment des mouvements panafricains en permettant un espace où des afroféministes de plusieurs pays européens (Angleterre, Pays-Bas, Espagne et France) se sont retrouvées pour discuter de misogynoir, de militarisme, de la supremacie blanche en contexte européens, de la représentation, de l’histoire du colonialisme et du traitement des corps noirs dans les contextes des différents pays. On peut ainsi rapprocher cette initiative à des évènements comme celui du Congrès des Étudiants et artistes Noirs de 1956 ou encore du 2ème congrès panafricain de 1919. La présence appréciable de traductrices a d’avoir des échanges plus enrichissants et de raffermir des liens au sein de la diaspora afrodescendante. C’était fascinant de se mêler à la foule et d’entendre parler français, anglais, espagnol, portugais…

De l’islamophobie au colorisme en passant par la santé mentale et la critique virulente virulente du capitalisme, ce fut une myriade de problématiques qui fut abordée ce week-end là dans une ambiance à la fois joyeuse et combative. Chacun.e d’entre nous avait l’impression de vivre un moment spécial, encore beaucoup trop rare, où nos idées politiques, nos émotions, notre flamboyance pouvait s’exprimer librement et sans entraves.

Femmes noires et (luttes au) travail.

 

Alors que le Nouvel Obs vient de faire une critique élogieuse du livre de Karen Messing sur « Le Calvaire Invisible des femmes de ménage« , il m’est paru opportun de faire un bref article relatant quelques une des luttes des femmes noires dans le monde du travail. A travers ce récapitulatif, il me paraît primordial de rappeler la place qu’ont eu les femmes noires, trop souvent invisibilisées dans les luttes pour des meilleures conditions de travail, à petite moyenne, grande et échelle.

Que ce soit sur le marché de l’emploi, ou pendant leurs carrière professionnelles, les femmes noires sentent peser sur leurs épaules la lourde charge des différentes discriminations qui reposent sur leurs épaules.  L’article de Carmen Diop sur les femmes Noires diplômées montrent que les femmes Noires sont plus sujettes à être précaires et au chômage, qu’il y a un fort ressenti de dévalorisation dans leur travail (une évolution de carrière freinée, des augmentations de salaires qui tardent ou qui n’arrivent pas). Dans l’article, Carmen Diop recueille aussi des témoignages de femmes afrodescentantes qui sont obligées de se temporiser,  parfois de se taire dans un espace majoritairement blanc qui les renvoie à une stéréotype raciste négatif d’un Noir « revanchard et revendicatif ». Même porter leurs cheveux au naturel peut être considéré comme un manque de professionnalisme. La question du harcèlement sexiste au travail se développe encore trop lentement en France. En ce qui concerne la question raciale, ce type de harcèlement est peu évoqué, et cela renvoie àu « d’admettre l’existence de rapports ethniques [je dirais raciaux} en France  » selon C. Diop qui « leur dénie le droit d’exprimer leur souffrance. ». Il est ainsi peu dit que le racisme et le sexisme qui vise les femmes noires les pousse vers la précarité, et à des impacts directement matériels sur leurs conditions d’existences. En d’autres termes, les femmes Noires ont plus de chances d’être appauvries dans un monde du travail qui les discrimine de manière raciale ou genrée.

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Préparatif d’une pancarte d’un.e membre du collectif Mwasi lors d’une manifestation contre la Loi Travail. Septembre 2016. Source 

 

Du fait de la division sexuelle et genrée du travail, on retrouve un grand nombre de femmes noires aux postes les plus subalternes et les plus difficiles : caissières, femmes de ménage dans des grands hôtels ou des bureaux, coiffeuses, nounous. Dans ces métiers, dévalorisés socialement, précaires et pénibles, les luttes pour l’amélioration des conditions de vie sont peu médiatisées.De plus, dans le tertiaire, il est difficile de se mobiliser ou de se syndiquer (surtout quand on est soit même dans une position précaire, soumises à plusieurs types de discriminations – race, genre, statut de nationalité-), ce qui rend l’oppression d’autant plus forte et la lutte d’autant plus hardue. Alors que le nombres de femmes noires aux postes de responsabilités dans les syndicats se fait rare, et que d’après Carmen Diop, ces débats  sont relativement absents, il est bon de rappeler que des femmes noires se battent pour l’amélioration de leurs conditions de travail, de leurs conditions de vie et au final, mènent et menèrent un combat inspirant pour la justice sociale.

En témoigne le combat des femmes de ménage de la boîte de sous-traitance Arcade, sous-traitante de la Compagnie Accor.

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Une gréviste pendant le mouvement

Sous-payées, exploitées, elles décident de cesser le travail et de mener une longue bataille : faire la grève pendant un an.  Carine Fouteau relate cette histoire oubliée de la mémoire des mouvements sociaux à travers le site Vacarme.  En 2011, Ivora Cuzac et le collectif 360 et plus réalisent un film racontant cette épopée.  D’autres exemples suivront avec notamment le documentaire  » On a grêvé » (2013) de Denis Gheerbant qui met en combat le combat de femmes de ménage noires et migrantes.

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Image tirée du film « On a grêvé ». Source

En 2009, Sylvia Fofana crée le syndicat des auxilaires parentales de France ( le SNAP, le syndicat des nounous), pour remédier à la situation de totale précarité et de subordination dans laquelle sont plongées les nounous étrangères ( qui sont en grande majorité issues du continent africain) après avoir vécu une expérience semblable. Le cas des nounous exploitées par des familles riches parisiennes et notamment des femmes blanches riches engageant des femmes étrangères pauvres, racisées (et souvent noires) est considéré comme un non-sujet par la plupart des représentantes du féminisme classique français , car il met en lumière la manière très claire dont la misère économique, l’instabilité au niveau du statut de l’état civil (conditions irrégulières sont utilisées par les employeuses pour exploiter des travailleuses non-blanches dans une atmosphère souvent raciste qui perpétue des clichés essentialisants sur les travailleuses. Caroline Ibos, dans son livre Qui gardera nos enfants ? : les nounous et les mères parle ainsi de reproduction de « l’institution de la servitude », explique  Marianne Modak.

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Dernièrement, on a pu constater des initiatives hors de la lutte syndicales qui permettaient de rassembler des femmes  Noires pour parler des problématiques de racisme et de sexisme sur le lieu de travail, avec l’organisation par la blogueuse afroféministe Mrs. Roots et la fondatrice de NkaliWorks notamment de la journée  » Femmes Noires et Travail »

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Selon moi, l’afroféminisme passe aussi par une valorisation des combats pour la justice sociale de toutes les femmes noires. Que cela passe par une manifestation pour l’interdiction de l’ouverture d’un Bal Nègre, un combat pour l’amélioration des conditions de travail et une hausse des salaires de femmes de ménage, la création de syndicats ou de collectifs qui ont pour but de grignoter, morceau par morceau, un système oppressant.  En abordant ces luttes, ces combats et toutes les problématiques que ceux-ci soulèvent, j’aborde aussi une histoire familiale, personnelle, où l’histoire de la galère et de la résilience se cotoient et se mélangent. Ces combats, menées parfois par nos propres daronnes, reléguées à la marge des luttes, méritent d’être glorifiés.

 

Pour aller plus loin :

Modak, Marianne. « Caroline Ibos : Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères », Nouvelles Questions Féministes, vol. vol. 31, no. 2, 2012, pp. 121-124.

Carmen Diop, « Les femmes noires diplômées face au poids des représentations et des discriminations en France », Hommes et migrations [En ligne], 1292 |

Sophie Blanchard, « Intersectionnalité, migrations et travail domestique : lectures croisées en France et aux États-Unis », EchoGéo [En ligne], 30 | 2014

De la joie en politique. 

Je me souviens qu’il y a quelques temps, je disais à une amie à quel point la joie pour moi était un outil personnel de résistance, presque de défense. J’ai voulu en faire un article, pour continuer la réflexion sur cela. 

A mon sens, la joie est une denrée extrêmement rare en politique, et le contexte actuel n’y est pas franchement favorable. J’ai l’impression de sentir un noeud qui serre mon coeur en lisant les débats sur les violences policières, une frayeur lâche face à la colère presque incontrôlée et légitime de mon frère face au racisme, mon estomac qui se soulève devant le dernier récit d’agression sexuelle accompagnée de réactions typique de ce qu’on appelle la culture du viol…. Une rage froide, familière m’envahit quand je constate comment certains politiques osent parler d’austérité, de «  » » » »réalisme«  » » » économique dont il faudrait faire preuve, les mêmes qui se gavent allègrement d’argent public sur notre dos. Un amer dégoût me saisit quand je lis des hommes politiques, qui viennent du même sérail, d’un parti au quinquennat décevant, pretendant vouloir révolutionner un système qui finalement n’a fait que les avantager. Indécrottable idéaliste, j’ai pourtant bien à l’esprit que je ne verrais pas de grands bouleversements positifs dans cette vie. J’ai du mal à imaginer les différentes sortes d’oppressions éradiquées d’ici à 20, 30, 40 ans. Ainsi, la joie, quand on s’intéresse à la politique comme je le fais, est un sentiment extrêmement rare. Voir un adversaire politique se rétamer en beauté est plaisant mais éphémère et bien pâle en comparaison. 

Pourtant, je me suffis de « petites » victoires, parfois imparfaites. 

Arracher tous ces petits moments d’allégresse me permet à la fois de souffler un peu et d’avoir le courage d’espérer autre chose. Ca me fait du bien, une minute, oublier la sensation de grotesque et d’horreur qui m’habite de plus en plus. Le temps d’esquisser un sourire, je respire presque et c’est un outil qui me pousse à replonger la tête sous l’eau, à surmonter presque cette terreur glacée et à recommencer à marcher et crier quelques slogans. J’apprécie cette joie d’autant plus qu’elle n’est pas caricaturale, car on prête souvent au Noir.Es une espèce de joie génétique, puérile, clownesque. Du Y’a Bon Banania aux clichés des « Africains toujours contents même avec peu », c’est un trope raciste très récurrent notamment dans l’imagerie coloniale -mais pas que- . Alors qu’on réduit souvent les Noir.Es à cette caractéristique  qui feraient de nous des sortes de grands enfants constamment souriants et plus très humains, la joie est pour moi un sentiment devenu outil à la fois de réparation, de protection et de résilience. Cet outil est précieux, aussi précieux pour moi que la colère face à l’injustice de l’oppression. 

J’écris cet article parce que cet outil m’a manqué ces derniers temps. J’écris cet article parce que je me sens triste et j’ai besoin de me voir, de nous voir heureuxses. J’écris parce que je me souviens d’une marche féministe passée où je me suis sentie grisée par ce sentiment. Je me souviens de manifs contre la Loi Travail, où j’avais des frissons d’être la, remplie du sentiment qui précède celui de l’espoir. Des joies simples comme celles d’écouter et danser du ndombolo ou du bikutsi entre amies. A voir l’une d’elles réussir. Voir des femmes noires célébrées aux Césars, qui ont pourtant failli être présidées par Polanski (quand on parlait de victoires imparfaites !). Voir Viola Davis avoir un Oscar. Voir de plus en plus de personnes utiliser les réseaux sociaux pour évoquer collectivement les idées panafricaines (même si le mot n’est pas toujours utilisé) ou afrofeministes, questionner le racisme, le sexisme, les failles du capitalisme. Constater le succès des avant premières de Ouvrir La Voix, les créations type Mariannes Noires, Exhale, MamiWata,  les collectifs qui se créent, les manifs de plus en plus remplies, les nouveaux exemplaires de la revue Assiégé.Es, les livres qui sortent, les nouveaux lieux qui se créent, la vitalité et la richesse des afro-descendant.Es  francophones me ravit. Replonger dans notre propres passé(S), redécouvrir l’histoire de nos luttes, de nos forces, de nos combats, voir enfin nos brillances injustement effacées me rend heureuse. C’est beau de nous voir résister ET vivre, debout, dignes et fièr.Es. 

Du salon de Clamart au clip « Musique Nègre » : le Tumulte Noir a de beaux jours devant lui.

« Un article NON EXHAUSTIF sur mes lectures du moment, il y en aura certainement d’autres.

Après des semaines de débats franchement épuisants moralement sur les violences policières, sur l’usage de mots racistes soit-disant convenables comme « Bamboula », me replonger dans l’étude du « Tumulte Noir » ( cf J.A Boittin)  qu’a connu la France pendant l’entre-guerre est à la fois rafraichissant et rassérénant. Alors que nos livres d’histoire français débordent d’images humiliantes sur les représentations coloniales type « Ya Bon Banania », les affiches de l’exposition coloniale, mes yeux et mon coeur s’émeuvent de toutes les découvertes enfouies et mon anglais bancal franchit la barrière de la langue des articles que je lis.  Lire la suite

Incurable optimiste.

(Originellement écrit en 2014).

 

J’avais espoir en ces soit-disant grands hommes,

Je les pensais capable d’être le chantre de grandes idées.

Je me trompais, en somme

Mais je suis enfin désillusionnée.

 

Désenchantée, mon cœur ne rit plus

Alors que face à nous, on élève l’exclusion comme valeur

L’envie de sourire;  s’est lentement tue

Perdue dans la colère, les larmes et la peur

 

Et j’ai si mal, si mal à mon cœur

Celui-ci est avide des grands rassemblements

Celui-ci recherche désespérément la chaleur

De la beauté des idéaux des Grands.

 

Et j’ai si mal, si mal à mon âme

D’avoir cru en ces trompeurs, ivre de pouvoir

Qu’au fond d’eux, il y avait cette fragile flamme

Qui saurait transformer en réalité nos espoirs

 

Oh j’ai mal, parce que la division est proche.

J’ai mal car avoir opprimer et déclasser sont les mots d’ordre

J’ai mal parce que le rejet et la haine s’accrochent

A tous ces mots jetés pour créer le désordre.

 

Mais, indomptable, la volonté renaît.

Elle se lève difficilement, encore un peu frèle

Elle révèle et met en lumière tous ces vœux secrets

De changement et d’émancipation, et brille l’étincelle.

 

Oh cette lumière deviendra aveuglante

Car, finalement j’y crois encore

La chaleur du rassemblement sera éblouissante.

Oh non, le sentiment de justice n’est pas encore mort.

 

Ne tuez pas encore cette fougue ardente

Des mouvements qui espèrent, qui se soulèvent.

Car ce n’est que l’expression exceptionnellement saisissante

D’âmes qui embrassent encore leurs rêves.

 

Et même si j’ai mal au cœur, même si j’ai mal à l’âme

Malgré les coups portés, malgré les attaques infâmes,

J’y crois encore moi aussi.