Femmes noires et (luttes au) travail.

 

Alors que le Nouvel Obs vient de faire une critique élogieuse du livre de Karen Messing sur « Le Calvaire Invisible des femmes de ménage« , il m’est paru opportun de faire un bref article relatant quelques une des luttes des femmes noires dans le monde du travail. A travers ce récapitulatif, il me paraît primordial de rappeler la place qu’ont eu les femmes noires, trop souvent invisibilisées dans les luttes pour des meilleures conditions de travail, à petite moyenne, grande et échelle.

Que ce soit sur le marché de l’emploi, ou pendant leurs carrière professionnelles, les femmes noires sentent peser sur leurs épaules la lourde charge des différentes discriminations qui reposent sur leurs épaules.  L’article de Carmen Diop sur les femmes Noires diplômées montrent que les femmes Noires sont plus sujettes à être précaires et au chômage, qu’il y a un fort ressenti de dévalorisation dans leur travail (une évolution de carrière freinée, des augmentations de salaires qui tardent ou qui n’arrivent pas). Dans l’article, Carmen Diop recueille aussi des témoignages de femmes afrodescentantes qui sont obligées de se temporiser,  parfois de se taire dans un espace majoritairement blanc qui les renvoie à une stéréotype raciste négatif d’un Noir « revanchard et revendicatif ». Même porter leurs cheveux au naturel peut être considéré comme un manque de professionnalisme. La question du harcèlement sexiste au travail se développe encore trop lentement en France. En ce qui concerne la question raciale, ce type de harcèlement est peu évoqué, et cela renvoie àu « d’admettre l’existence de rapports ethniques [je dirais raciaux} en France  » selon C. Diop qui « leur dénie le droit d’exprimer leur souffrance. ». Il est ainsi peu dit que le racisme et le sexisme qui vise les femmes noires les pousse vers la précarité, et à des impacts directement matériels sur leurs conditions d’existences. En d’autres termes, les femmes Noires ont plus de chances d’être appauvries dans un monde du travail qui les discrimine de manière raciale ou genrée.

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Préparatif d’une pancarte d’un.e membre du collectif Mwasi lors d’une manifestation contre la Loi Travail. Septembre 2016. Source 

 

Du fait de la division sexuelle et genrée du travail, on retrouve un grand nombre de femmes noires aux postes les plus subalternes et les plus difficiles : caissières, femmes de ménage dans des grands hôtels ou des bureaux, coiffeuses, nounous. Dans ces métiers, dévalorisés socialement, précaires et pénibles, les luttes pour l’amélioration des conditions de vie sont peu médiatisées.De plus, dans le tertiaire, il est difficile de se mobiliser ou de se syndiquer (surtout quand on est soit même dans une position précaire, soumises à plusieurs types de discriminations – race, genre, statut de nationalité-), ce qui rend l’oppression d’autant plus forte et la lutte d’autant plus hardue. Alors que le nombres de femmes noires aux postes de responsabilités dans les syndicats se fait rare, et que d’après Carmen Diop, ces débats  sont relativement absents, il est bon de rappeler que des femmes noires se battent pour l’amélioration de leurs conditions de travail, de leurs conditions de vie et au final, mènent et menèrent un combat inspirant pour la justice sociale.

En témoigne le combat des femmes de ménage de la boîte de sous-traitance Arcade, sous-traitante de la Compagnie Accor.

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Une gréviste pendant le mouvement

Sous-payées, exploitées, elles décident de cesser le travail et de mener une longue bataille : faire la grève pendant un an.  Carine Fouteau relate cette histoire oubliée de la mémoire des mouvements sociaux à travers le site Vacarme.  En 2011, Ivora Cuzac et le collectif 360 et plus réalisent un film racontant cette épopée.  D’autres exemples suivront avec notamment le documentaire  » On a grêvé » (2013) de Denis Gheerbant qui met en combat le combat de femmes de ménage noires et migrantes.

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Image tirée du film « On a grêvé ». Source

En 2009, Sylvia Fofana crée le syndicat des auxilaires parentales de France ( le SNAP, le syndicat des nounous), pour remédier à la situation de totale précarité et de subordination dans laquelle sont plongées les nounous étrangères ( qui sont en grande majorité issues du continent africain) après avoir vécu une expérience semblable. Le cas des nounous exploitées par des familles riches parisiennes et notamment des femmes blanches riches engageant des femmes étrangères pauvres, racisées (et souvent noires) est considéré comme un non-sujet par la plupart des représentantes du féminisme classique français , car il met en lumière la manière très claire dont la misère économique, l’instabilité au niveau du statut de l’état civil (conditions irrégulières sont utilisées par les employeuses pour exploiter des travailleuses non-blanches dans une atmosphère souvent raciste qui perpétue des clichés essentialisants sur les travailleuses. Caroline Ibos, dans son livre Qui gardera nos enfants ? : les nounous et les mères parle ainsi de reproduction de « l’institution de la servitude », explique  Marianne Modak.

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Dernièrement, on a pu constater des initiatives hors de la lutte syndicales qui permettaient de rassembler des femmes  Noires pour parler des problématiques de racisme et de sexisme sur le lieu de travail, avec l’organisation par la blogueuse afroféministe Mrs. Roots et la fondatrice de NkaliWorks notamment de la journée  » Femmes Noires et Travail »

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Selon moi, l’afroféminisme passe aussi par une valorisation des combats pour la justice sociale de toutes les femmes noires. Que cela passe par une manifestation pour l’interdiction de l’ouverture d’un Bal Nègre, un combat pour l’amélioration des conditions de travail et une hausse des salaires de femmes de ménage, la création de syndicats ou de collectifs qui ont pour but de grignoter, morceau par morceau, un système oppressant.  En abordant ces luttes, ces combats et toutes les problématiques que ceux-ci soulèvent, j’aborde aussi une histoire familiale, personnelle, où l’histoire de la galère et de la résilience se cotoient et se mélangent. Ces combats, menées parfois par nos propres daronnes, reléguées à la marge des luttes, méritent d’être glorifiés.

 

Pour aller plus loin :

Modak, Marianne. « Caroline Ibos : Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères », Nouvelles Questions Féministes, vol. vol. 31, no. 2, 2012, pp. 121-124.

Carmen Diop, « Les femmes noires diplômées face au poids des représentations et des discriminations en France », Hommes et migrations [En ligne], 1292 |

Sophie Blanchard, « Intersectionnalité, migrations et travail domestique : lectures croisées en France et aux États-Unis », EchoGéo [En ligne], 30 | 2014

De la joie en politique. 

Je me souviens qu’il y a quelques temps, je disais à une amie à quel point la joie pour moi était un outil personnel de résistance, presque de défense. J’ai voulu en faire un article, pour continuer la réflexion sur cela. 

A mon sens, la joie est une denrée extrêmement rare en politique, et le contexte actuel n’y est pas franchement favorable. J’ai l’impression de sentir un noeud qui serre mon coeur en lisant les débats sur les violences policières, une frayeur lâche face à la colère presque incontrôlée et légitime de mon frère face au racisme, mon estomac qui se soulève devant le dernier récit d’agression sexuelle accompagnée de réactions typique de ce qu’on appelle la culture du viol…. Une rage froide, familière m’envahit quand je constate comment certains politiques osent parler d’austérité, de «  » » » »réalisme«  » » » économique dont il faudrait faire preuve, les mêmes qui se gavent allègrement d’argent public sur notre dos. Un amer dégoût me saisit quand je lis des hommes politiques, qui viennent du même sérail, d’un parti au quinquennat décevant, pretendant vouloir révolutionner un système qui finalement n’a fait que les avantager. Indécrottable idéaliste, j’ai pourtant bien à l’esprit que je ne verrais pas de grands bouleversements positifs dans cette vie. J’ai du mal à imaginer les différentes sortes d’oppressions éradiquées d’ici à 20, 30, 40 ans. Ainsi, la joie, quand on s’intéresse à la politique comme je le fais, est un sentiment extrêmement rare. Voir un adversaire politique se rétamer en beauté est plaisant mais éphémère et bien pâle en comparaison. 

Pourtant, je me suffis de « petites » victoires, parfois imparfaites. 

Arracher tous ces petits moments d’allégresse me permet à la fois de souffler un peu et d’avoir le courage d’espérer autre chose. Ca me fait du bien, une minute, oublier la sensation de grotesque et d’horreur qui m’habite de plus en plus. Le temps d’esquisser un sourire, je respire presque et c’est un outil qui me pousse à replonger la tête sous l’eau, à surmonter presque cette terreur glacée et à recommencer à marcher et crier quelques slogans. J’apprécie cette joie d’autant plus qu’elle n’est pas caricaturale, car on prête souvent au Noir.Es une espèce de joie génétique, puérile, clownesque. Du Y’a Bon Banania aux clichés des « Africains toujours contents même avec peu », c’est un trope raciste très récurrent notamment dans l’imagerie coloniale -mais pas que- . Alors qu’on réduit souvent les Noir.Es à cette caractéristique  qui feraient de nous des sortes de grands enfants constamment souriants et plus très humains, la joie est pour moi un sentiment devenu outil à la fois de réparation, de protection et de résilience. Cet outil est précieux, aussi précieux pour moi que la colère face à l’injustice de l’oppression. 

J’écris cet article parce que cet outil m’a manqué ces derniers temps. J’écris cet article parce que je me sens triste et j’ai besoin de me voir, de nous voir heureuxses. J’écris parce que je me souviens d’une marche féministe passée où je me suis sentie grisée par ce sentiment. Je me souviens de manifs contre la Loi Travail, où j’avais des frissons d’être la, remplie du sentiment qui précède celui de l’espoir. Des joies simples comme celles d’écouter et danser du ndombolo ou du bikutsi entre amies. A voir l’une d’elles réussir. Voir des femmes noires célébrées aux Césars, qui ont pourtant failli être présidées par Polanski (quand on parlait de victoires imparfaites !). Voir Viola Davis avoir un Oscar. Voir de plus en plus de personnes utiliser les réseaux sociaux pour évoquer collectivement les idées panafricaines (même si le mot n’est pas toujours utilisé) ou afrofeministes, questionner le racisme, le sexisme, les failles du capitalisme. Constater le succès des avant premières de Ouvrir La Voix, les créations type Mariannes Noires, Exhale, MamiWata,  les collectifs qui se créent, les manifs de plus en plus remplies, les nouveaux exemplaires de la revue Assiégé.Es, les livres qui sortent, les nouveaux lieux qui se créent, la vitalité et la richesse des afro-descendant.Es  francophones me ravit. Replonger dans notre propres passé(S), redécouvrir l’histoire de nos luttes, de nos forces, de nos combats, voir enfin nos brillances injustement effacées me rend heureuse. C’est beau de nous voir résister ET vivre, debout, dignes et fièr.Es. 

Du salon de Clamart au clip « Musique Nègre » : le Tumulte Noir a de beaux jours devant lui.

« Un article NON EXHAUSTIF sur mes lectures du moment, il y en aura certainement d’autres.

Après des semaines de débats franchement épuisants moralement sur les violences policières, sur l’usage de mots racistes soit-disant convenables comme « Bamboula », me replonger dans l’étude du « Tumulte Noir » ( cf J.A Boittin)  qu’a connu la France pendant l’entre-guerre est à la fois rafraichissant et rassérénant. Alors que nos livres d’histoire français débordent d’images humiliantes sur les représentations coloniales type « Ya Bon Banania », les affiches de l’exposition coloniale, mes yeux et mon coeur s’émeuvent de toutes les découvertes enfouies et mon anglais bancal franchit la barrière de la langue des articles que je lis.  Lire la suite

Incurable optimiste.

(Originellement écrit en 2014).

 

J’avais espoir en ces soit-disant grands hommes,

Je les pensais capable d’être le chantre de grandes idées.

Je me trompais, en somme

Mais je suis enfin désillusionnée.

 

Désenchantée, mon cœur ne rit plus

Alors que face à nous, on élève l’exclusion comme valeur

L’envie de sourire;  s’est lentement tue

Perdue dans la colère, les larmes et la peur

 

Et j’ai si mal, si mal à mon cœur

Celui-ci est avide des grands rassemblements

Celui-ci recherche désespérément la chaleur

De la beauté des idéaux des Grands.

 

Et j’ai si mal, si mal à mon âme

D’avoir cru en ces trompeurs, ivre de pouvoir

Qu’au fond d’eux, il y avait cette fragile flamme

Qui saurait transformer en réalité nos espoirs

 

Oh j’ai mal, parce que la division est proche.

J’ai mal car avoir opprimer et déclasser sont les mots d’ordre

J’ai mal parce que le rejet et la haine s’accrochent

A tous ces mots jetés pour créer le désordre.

 

Mais, indomptable, la volonté renaît.

Elle se lève difficilement, encore un peu frèle

Elle révèle et met en lumière tous ces vœux secrets

De changement et d’émancipation, et brille l’étincelle.

 

Oh cette lumière deviendra aveuglante

Car, finalement j’y crois encore

La chaleur du rassemblement sera éblouissante.

Oh non, le sentiment de justice n’est pas encore mort.

 

Ne tuez pas encore cette fougue ardente

Des mouvements qui espèrent, qui se soulèvent.

Car ce n’est que l’expression exceptionnellement saisissante

D’âmes qui embrassent encore leurs rêves.

 

Et même si j’ai mal au cœur, même si j’ai mal à l’âme

Malgré les coups portés, malgré les attaques infâmes,

J’y crois encore moi aussi.

Scander tant qu’il le faudra l’évidence. 

Dénoncer le racisme et le sexisme, le classisme et les différentes LBT-phobies que peuvent subir les femmes noires et pas qu’elles , ce n’est pas seulement être en colère, c’est réaffirmer à chaque coup de gueule notre humanité en tant que femme noire. 

En tant qu’afroféministe (et avant que je me décrive comme telle), je m’intéresse notamment aux questions de racisme et de sexisme. L’une des particularités des oppressions sexistes et racistes, c’est le processus de déshumanisation qui est à l’oeuvre. Quand tu es une femme noire, tu n’es plus vue comme une personne humaine : tu es un fantasme raciste, un objet qu’on peut toucher, tu appartiens à une masse indistincte qui agirait de la même manière parce que c’est un groupe « les femmes noires sont vénales, les femmes noires, toujours en train de parler fort, les femmes noires qui adorent le sexe ». Tu peux être le sujet des 10 mêmes blagues récurrentes sur tes cheveux, ta couleur de peau. Ton corps, objet soit de degoût, soit de fantasme démesuré, peut être touché, aggrippé, étudié, sans ton autorisation. Il est agressé, violenté. Il est colonisé, revendiqué par d’autres que toi. Il ne t’appartient plus. Il en est resté des traces de la colonisation, et ces traces se manifestent dans l’imaginaire de tous. Ces traces d’une période de soit-disant « partage des cultures » selon Fillon où les empires coloniaux européens (La France notamment) ont supprimé et systématiquement dénigré des groupes de leurs histoires, de leurs sociétés, de leurs modèles de références, de leurs langues. Une longue période pendant , en prétendant prétendant civiliser  (cf Jules Ferry), on a rejeté toute une partie du monde aux marges de l’humanité. 

                          

Splendide dessin de D.Mathieu Comics pour le film « Ouvrir la Voix » d’Amandine Gay. 

En regardant le film « Ouvrir La Voix » d’Amandine Gay, projeté sur grand écran, une impression de familiarité étonnante m’emplit. Non seulement parce que je suis l’une des interrogées mais aussi parce qu’en chacune des interviewée, je me retrouve. Je me vois. Et en les voyant, en me voyant en elle, en souriant devant nos parcours si différents et nos paroles qui s’entre-coupent presque, je me souviens : je n’ai pas l’habitude de voir des femmes noires si humaines à l’écran. Elles ne sont pas l’incarnation d’un archétype qui conforte certaines certitudes dans le fantasme qu’on se fait de LA femme noire. En face de nous, si proches, si différentes, si multiples, l’évidence s’impose au spectateur qui n’est pas habitué : elles sont humaines. Des êtres humains, que l’expérience de femme noire dans une société où la norme est construire par et pour les hommes blancs a forgé. Et cette expérience, l’affirmation de ces expériences de personnes vues comme anormales ne les rend pas moins humaines. Parce que l’expérience de l’humanité n’est pas forgée dans un prototype unique. 

« Sisters in Humanity » de Sanaa.K

Des esprits chagrins ne verront pas le cri d’humanité que nous poussons, que poussent les militantes afroféministes. Comme d’habitude, ils et elles définiront ces luttes comme communautaires, parce que l’universalité ne peut être définie que par des gens dont la race, le genre, la classe ne sont jamais nommés. D’autres critiques ne comprendront pas comment on peut à la fois expliciter cette expérience particulière de femme noire et exiger l’humanité et la dignité. Parce que l’humanité, et les droits à la dignité, à l’affirmation de sentiments humains, le droit à voyager partout dans le monde sans restrictions, la possibilité de participer à n’importe quelle discussion sans être de prime abord vu comme non-objectif, sont perçus comme étant un privilège réservé à un homme cisgenre blanc riche américano-européen.

Dessins de Massira Keita

Et pourtant. Être une afroféministe, c’est refuser l’affirmation implicite que seule une petite partie de la population a le droit à un traitement humain (la compassion, le respect, le droit à une justice équitable, le droit à espérer avoir la possibilité d’avoir une vie confortable voire prospère). C’est aussi pourquoi en tant qu’afroféministe, je me sens proche des luttes contre la transphobie, l’homophobie, la biphobie, l’islamophobie, l’antisémitisme, le classisme, la putophobie et d’autres. Parce que quand certain.es voient du communautarisme, je vois un rappel cinglant au fait que la dignité humaine ne devrait pas être soumise à conditions.

Assemblage des magnifiques dessins d’Iman Geddy à retrouver sur son Instagram 📸 imangeddy

Etre afroféministe, c’est réfléchir activement à comment déconstruire des systèmes d’oppressions qui s’appuient sur une conception étriquée et restreintes des droits de l’homme. C’est affirmer radicalement, sans fards, sans honte que les systèmes d’oppressions qui nous écrasent veulent nous diminuer, nous réduire et pourtant, telles que nous sommes, nous réaffirmons notre appartenance à l’humanité en tant que femmes noires et notre droit au respect et à la dignité. Sans négociation possible. 

« Go for Greatness, Kiyémis » – Partie 1

En ce moment, depuis quelques semaines, quelques mois, j’ai l’impression que nous sommes plongé.es dans une longue, longue nuit glaciale et froide, réellement comme métaphoriquement. Le contexte politique n’aide pas : c’est à dire que les problèmes de sexisme, d’oppression capitaliste, de racisme, ne sont pas exactement neufs. Et pourtant j’ai l’impression d’une accélération, d’une augmentation de ces différentes formes de violence. Peut être que je suis plus attentive, peut être qu’effectivement, la nuit est tombée et va durer un certain temps. 

Dans cette nuit qui s’annonce sombre (j’entends au loin le bruit des bottes et je trompe mon angoisse avec le brouhaha de boîtes de nuits et autres bars), quelques lumières brillent parfois. Quelques écrits, quelques auteurs, des rencontres, des ami.es, des gens. Ces deux derniers jours, j’ai eu la chance de rencontrer des femmes noires que j’admire beaucoup. Que d’émotions en ces quelques jours. 

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Léonora Miano est une écrivaine camerounaise. Elle a écrit 8 livres, le plus connu étant La Saison de l’Ombre mais j’ai rencontré son travail à la suite d’un lobbying intense de Mrs Roots, avec le livre Blues Pour Élise. Blues Pour Élise est le tout premier livre français écrit par une auteure francophone avec une héroïne afropéenne (et un rapport fort avec une mère africaine) que je lis. Et je lis ce livre très tard soit l’année dernière. J’ai eu un coup de coeur et je choisis, après l’avoir lue sur l’affaire d’Adama Traoré et après avoir écouté un podcast enivrant sur France Culture de continuer à suivre plus attentivement cette auteure.

 Léonora Miano présente son dernier livre « Crépuscule du Tourment » (qui mérite un billet tout entier tant le livre m’a transportée) dans une petite librairie du 4e. J’arrive à l’heure (pour une fois) et la petite librairie est absolument blindée. Il faut carrément aller chercher des chaises des cafés d’à côté pour faire asseoir tous ceux qui sont venus écouter Léonora Miano. Je me place devant pour profiter de ses paroles. Et c’est un moment privilégié, je dois dire. Sur un timbre grave et doux, Léonora Miano nous confie l’un des déclencheurs de son écriture -un chagrin d’amour-, avoue qu’elle attend des lecteur.es de prendre le temps de lire son oeuvre, de passer un moment avec elle. Au détour d’un rire, d’un sourire, elle évoque les questions de genre, de race, de colonialisme, d’assignations identitaires finalement. Elle parle de sa fille, afropéenne (oui, encore, oui, comme moi ) et la compare avec sa propre expérience de femme qui a grandi au Cameroun « où tout le monde est Noir, donc personne ne l’est, on se voit partout, on sait qu’on est capable d’être docteur, avocat, président. ». Elle raconte ses débuts, des difficultés pour les éditeurs de concevoir des héroïnes noires francophone de classe moyenne vivant en France. Elle souligne la complexité des liens mère-fille dans ses romans, en avouant que ça dit aussi beaucoup d’elle et de sa propre vie. 

Elle parle de tout cela, et mes yeux brillent, et mon coeur bat un peu moins vite, détendu, apaisé. Elle a une voix qui apaise Léonora Miano ! Même quand elle évoque l’acharnement injuste subi par la famille Traoré qui recherche la vérité. Elle est bienveillante, apporte quelques éléments de réponse à certaines interrogations. Elle dit tranquillement  » qu’il faut à la fois reconnaître le passé et arriver à s’en détacher ». Mon impatience rencontre un sourire qui veut dire  » je vous comprends. Je te vois, je vous vois ». 

Parce que mon corps a franchement du mal à gérer les émotions, je frissonnais en l’entendant. Comme si c’était trop. Suis-je devenue une groupie 😂 ? C’est fort possible ce soir là. J’ai eu la chance de rencontrer deux jeunes femmes noires qui écrivaient aussi. C’est tellement drôle d’entendre son histoire dans la bouche d’une autre ! D’entendre le doute, les failles, le manque de confiance et pourtant, cette envie, ce besoin presque irrépressible d’écrire. On venait de partager ce moment avec Léonora, et ces rencontres avec Aminata et Peggy ont achevé d’ensoleiller ma soirée. Ce plaisir de se voir l’une en l’autre, de débattre, de rire avec des inconnues qu’on a l’impression de déjà connaître… J’avais à coeur de leur parler du film « Ouvrir La Voix » d’Amandine Gay, des revues Ataye et Atoubaa, du projet l’AfroLeSite, des films de l’une et de l’autres actrices noires françaises, de celle-ci qui allait participer à une chaîne télé. Je tirais de la brillance de jeunes femmes que je côtoyais de près comme de loin un plaisir et une fierté qu’il fallait communiquer, amplifier, faire connaître.

Arrivée aux dédicaces, Léonora Miano demande  » d’où venez-vous, qu’est ce que vous faites ? » et s’en suit une conversation sur le féminisme, sur les difficultés d’évoquer l’existence de féminismes noirs (afro-féminisme en tête), et elle acquiesce en riant quand je demande si elle se réclame plus du womanism.

J’aimerais lui parler des heures, lui poser mille et une questions, l’entendre parler du Cameroun, des Ateliers de la pensée. J’aimerais lui dire qu’en écrivant des héroïnes pour que sa fille puisse se reconnaître, elle a écrit pour nous aussi. Mais d’autres veulent aussi lui communiquer leur admiration et comment les blâmer ?

Je pars avec un sentiment d’exaltation, de plaisir et de joie d’avoir rencontré cette romancière en croisant les doigts pour la recroiser. La prochaine fois, j’irais lire Volcaniques

Peut-être, au loin, l’espoir. 

Ça fait quelques temps déjà que j’écoute certains podcasts (en ce moment, j’écoute pas mal ceux de France Culture et de RFI) et j’enchaîne : d’abord sur le congrès des étudiants et des écrivains Noirs de 1956, puis sur Presence Africaine, puis tous ceux sur les nouveaux féminismes. Se succèdent dans mes oreilles Achille Mbembe, Léonora Miano, des historiens, des sociologues, des géographes. En face de moi, à côté, je vois des activistes se démener de toutes leurs forces. Donner toute leur énergie.

J’ai un peu peur d’y croire, parce que j’ai l’impression que l’ambiance générale est au renoncement, à la perte d’espoir, à la crainte d’un futur où la démocratie s’éteint doucement pour laisser place à des régimes axés sur la sécurité, la nation aux traits bien définis, une nation-forteresse qui marginalise, oppresse et exclut ceux qui ne font pas partie du peuple-élu, supérieur aux autres. 

Mais. Il y a un glissement. Un changement. Un frémissement. C’est très léger, un peu frêle. Un truc. C’est cette impression qui me reste, alors que tout me paraît assombri, alors que je n’ai qu’une envie, c’est de me perdre dans les nuits de Paris et d’ailleurs pour oublier. Cette impression me reste comme un goût sucré dans la bouche, comme l’espérance d’un glissement. Pourtant, je n’y crois pas au grand chamboulement, au grand renversement qui nous libérerait d’un coup. Mais ce truc, oserai-je l’appeler, cet espoir d’un minuscule changement, qui nous permettrait d’avancer pas à pas (et chaque pas est important) vers la justice sociale me ravit presque. Quelle douceur de sentir que ma colère face à l’injustice n’est plus seulement nourrie par la désillusion et le désespoir ! 

D’où ça vient ce petit truc que je ressens, qui frémit en moi alors même que la période n’y est pas propice, alors qu’à chaque instant, je me sens proche de l’abîme ? Il faut rendre à Beyoncé ce qui est Beyoncé : c’est d’abord grâce à ces personnes dont l’activisme et le militantisme nous fait remettre des étoiles faiblardes dans les yeux. Dont l’humilité s’impose à nous. Dont le travail pour créer et alimenter un rapport de force me rend si admirative. Gardons nous de placer des espoirs demesurés sur des épaules humaines, mais ils/iels/ ELLES se reconnaîtront. 

D’où vient ce truc ensuite ? Me replonger dans le passé, dans l’histoire de ceux et celles qui sont venu-es avant nous, qui ont redressé la tête avant nous, qui ont levé le poing avant nous, qui se sont battus avant nous. Faire vivre leurs mémoires, apprendre leur(s) combat(s), apprendre de leurs luttes. Voir les resistances qu’iels ont rencontré, voir leurs échecs aussi me permet paradoxalement de me sentir mieux. Je comprends ainsi que des personnes que l’on peut considérer comme des héros/héroïnes des luttes pour la justice sociale, des luttes qui sont extrêmement politiques, ont aussi échoué permet d’accepter mieux nos échecs présents. Les luttes pour l’émancipation sont jonchéEs de défaites et c’est NORMAL. On avance petit à petit, TRÈS LENTEMENT mais ça bouge quand même.

Ce petit truc est aussi animé par les tentatives que je vois de bouger, à son niveau. Tous les projets que je constate, à chaque niveau pour changer la situation me font comprendre que je ne suis pas la seule avoir, au fond, cette idée insensée qu’on peut changer* les choses. Je vois des revues, des collectifs se monter, des gens qui ne s’intéressaient pas à certains sujets essayer de l’aborder, des festivals, des réunions, des colloques, des manifestations… ça bouge quoi ! Ça bouge encore ! 

~*Et d’ailleurs, certains partis classiques (ou hommes politiques issus des institutions et lieux de pouvoir habituels – grandes écoles-) veulent s’accaparer cette envie en engageant des cabinets de com pour nous faire croire qu’ils sont  » le changement ». En 2012, on avait déjà bien senti que c’était un truc de communiquant, on va pas se refaire avoir une nouvelle fois. Personne ne croit pas en UNE personne qui puisse incarner le changement. Les personnes qui se présentant comme étant « l’homme ou la femme qui va changer les choses », je ne les crois pas. La plupart du temps, c’est du vide. ~

Chez moi, en général, le desespoir et la peur du futur me pétrifient. D’ailleurs, c’est un état que je connais depuis 2014 environ. Et pourtant, ce soir, quand je n’écoute plus ceux qui font la course à l’élection présidentielle et que je regarde ailleurs, je vois autre chose. Je vois des années de travail, de cris, de larmes  (c’est pour ça qu’il faut se relayer), je vois des défaites et des échecs… mais au loin, peut-être, je vois l’espoir.