« De toute façon, toi tu ressembles à Ngolo Kanté « 

En grandissant en France, puis en arrivant sur les réseaux sociaux, j’ai remarqué certaines choses qui étaient très récurrentes : le fait qu’on associe les femmes noires à des joueurs de foot masculins français, souvent de peau foncée. Ainsi, j’ai moi même pu être affublée d’appelation comme « Bakayoko », « Ngolo Kanté » etc. Cette association était évidemment négative : les corps de footballeurs noirs à la peau foncée (#colorisme) étaient transformés en insultes à l’égard de femmes noires, comme un moyen de les humilier.

Mrs Roots a déjà parlé, dans un article qui a fait couler beaucoup d’encre, et qui a provoqué pas mal de réactions (et pas toutes positives) de misogynoir. Ce terme créée par l’intellectuelle et féministe noire US Moya Bailey soulève la question de la misogynie particulière qui touche les femmes noires. Autant la question de l’hyper-sexualité des femmes noires est assez abordée, que ce soit dans les témoignages, avec les fameux  » panthères », autant la question de la masculinisation des corps des femmes noires dans le regard des autres est mis de côté. J’aimerais, à travers cette article, ouvrir une discussion sur comment la manière dont on pense le genre et la race, et comment particulièrement, les femmes noires ne sont précisément pas pensées comme appartenant au genre « femme » dans la pensée coloniale. Ces représentations nous suivent jusqu’à aujourd’hui, au travers d’insultes qui nous paraissent presque anodines si elles ne touchaient pas à quelque chose de plus profond.

Dans « La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française », écrit par Elsa Dorlin, les « Africaines » sont décrites comme n’étant pas des femmes : via une construction stéréotypée et raciste de leur sexualité. Selon certains médecins européens de l’époque : elles n’auraient pas de pudeur – car elles étaient seins nus-/un plus fort désir sexuel car auraient le sang chaud : des attributs qui seraient d’après eux plus proches de l’homme. Un article qui est sorti il y a quelques jours sur Libération atteste d’autant plus de cette vision des femmes noires comme n’appartenant pas au genre féminin : les femmes sont décrites comme  » plus viriles du fait des travaux de force qu’elles accomplissent, de leurs corps musclés, de leur chevelure courte « . Ainsi, on voit que la rencontre des colons européens avec les femmes noires cimentent les stéréotypes de genre occidentaux et les alimentent : les femmes noires ne sont pas vues comme des femmes car elles sont vues comme plus fortes et leurs cheveux crépus ne sont pas des vecteurs de féminité. Cette remise en cause de leur féminité, voire même leur masculinisation, ouvre la porte à une totale déshumanisation : la présupposée force des femmes noires devient une justification pour des mauvais traitements, tortures et poursuite de l’esclavage . Comme l’expliquait l’activiste abolitionniste Sojourner Truth dans son texte « Ain’t I a Women » en tant que femme noire, elle n’était pas vue comme un objet fragile, à protéger : cette expérience du genre ne s’adresse ainsi qui à un nombre limité de personnes.

Cette exclusion des femmes noires de la vision occidentale et masculine du genre féminin au moment de la colonisation se perpétue dans certaines pratiques, considérées parfois comme banales par une grande partie de la population : le traitement de Serena Williams par exemple, où on a pu constater un total deni de sa féminité à cause de son corps. On peut également souligner la manière dont certains, pour tourner en ridicule les femmes noires, s’obstinent à utiliser leur usage supposé ou réel de postiches, rajout et perruques pour souligner une absence de cheveux (encore une fois réelle ou supposée). Via ce procédé, on observe une remise en cause de la féminité des femmes noires selon des critères similaires à ceux de l’époque coloniale = les femmes sans cheveux ( c’est à dire sans cheveux longs et lisses qui tomberaient dans le dos) ne seraient pas des « vraies femmes TM » et il faut tourner en dérision ce qui est vu comme une pastiche de féminité.

Au delà des critères de beauté occidentaux, exclusifs, on le sait, on voit que l’esthétique et l’apparence physique ont joué dans l’exclusion des femmes noires dans la catégorie « femmes » dans l’oeil euro américain, hégémonique. Parfois on dit même  » femmes et minorités visibles » comme si les femmes noires et racisées n’existaient pas. Ce qui est intéressant de comprendre, c’est qu’on constate qu’il n’y a pas seulement eu une « invisibilisation » des femmes noires dans la manière dont on pense la féminité, le genre en Europe/Amériques (et notamment dans les mouvements féministes blancs comme l’ont souligné à de nombreuses reprises black feminists US, afroféministes, womanists, feministes africana etc ) mais une exclusion pure et simple s’appuyant des critères racistes hérités de la colonisation, alors même que les femmes noires sont aussi aussi susceptibles d’être victimes de violences masculines.

Pour aller plus loin :

Ne Suis-je pas une Femme ? Femmes noires et féminisme – bell hooks

Le Ventre des Femmes : Françoise Verges

Publicités

Flamboyance politique à Nyansapo.

Ce week-end s’est déroulé le premier festival afroféministe organisé par le collectif Mwasi, Nyansapo. Réunissant familles de victimes de la violence policière, collectifs afroféministes européens, artistes, militant.es et sympathisant.es, ce festival s’est déroulé sur deux jours, du 28 au 30 juillet 2017 à Paris.

Le festival Nyansapo a été l’objet de débats innombrables, parce que près de 80% de ses ateliers étaient réservés au femmes noires. Dans la mesure où j’ai déjà écrit sur la non-mixité sur le blog, je ne vais pas y revenir et vais m’intéresser à ce qu’était Nyansapo.

Nyansapo, un festival politique unique en son genre.

A ma connaissance, le festival Nyansapo est le premier festival français qui a permis de mettre les femmes noires, et notamment les femmes noires francophones au centre. Les apports artistiques des femmes noires, à la photographie, à la musique, voire même au théâtre étaient omniprésents. L’exposition photo de Nancy Wengue-Moussissa, les travaux vidéos de Claire Obscure, les interventions de Casey, la perfomance du groupe Kami Awori, les déclamation déclamation de textes comme celui de Léonora Miano, tout exhalait le talent de femmes noires. #BlackGirlMagic

C’est aussi à ma connaissance le premier festival, sur le territoire français, qui met les femmes noires comme actrices d’un changement politique.

Qu’est-ce que ça veut dire de manière concrète ? Ça veut dire inviter des femmes comme Ramata Dieng, soeur de Lamine Dieng, jeune homme tué par la police en 2007, qui parle de violences policières et de son combat au sein du collectif « Vies Volées ». Ça veut dire aussi proposer des livres de théorie politiques écrits presque exclusivement par des femmes noires traitant des questions de racisme, de sexisme, de LGTB-phobie, et presque tous traduits en Français, parmi lesquels des textes de bell hooks et d’Audre Lorde mais aussi le livret de la Coordination des Femmes Noires de 1978.

Les représentantes de Nyansapo se sont directement inscrites dans une histoire des mouvements antiracistes francophones, en proposant en première vidéo une interview de Gerty Dambury, membre de la CODEFEN. Le dialogue entre l’ancienne militante de la CODEFEN et la militante de Mwasi symbolisa à mes yeux,plus qu’un hommage, une main tendue vers une histoire longtemps mise de côté . Mwasi clamait ainsi haut et fort que l’afroféminisme ne venait pas de « nulle part et qu'[il] faisait partie de la famille des mouvements noirs pour la libération ». Intrinsèquement ancré à gauche, le festival prit soin de mettre en lumière la place des femmes noires dans les luttes au travail en invitant un groupe de femmes de ménages noires marseillaises à parler de leur combat pour obtenir justice et meilleurs salaires. Se côtoyait une association pour envoyer des fournitures scolaires au Mali et un collectif d’afroféministes lyonnaises, Sawtche, qui distribuait des outils pédagogiques sur les questions de négrophobie et misogynoir.

La question de la présence des femmes noires ne s’est ainsi pas limitée, comme on le voit souvent, à la question de la représentation ou à la citation de textes d’auteures absentes, qui rendent leur existence presque abstraites. De la production intellectuelle, artistique en passant par l’action de terrain, les femmes noires étaient au centre d’une dynamique visant à questionner et transformer la société.

Mwasi a également renoué avec une tradition des mouvements noirs de libération, notamment des mouvements panafricains en permettant un espace où des afroféministes de plusieurs pays européens (Angleterre, Pays-Bas, Espagne et France) se sont retrouvées pour discuter de misogynoir, de militarisme, de la supremacie blanche en contexte européens, de la représentation, de l’histoire du colonialisme et du traitement des corps noirs dans les contextes des différents pays. On peut ainsi rapprocher cette initiative à des évènements comme celui du Congrès des Étudiants et artistes Noirs de 1956 ou encore du 2ème congrès panafricain de 1919. La présence appréciable de traductrices a d’avoir des échanges plus enrichissants et de raffermir des liens au sein de la diaspora afrodescendante. C’était fascinant de se mêler à la foule et d’entendre parler français, anglais, espagnol, portugais…

De l’islamophobie au colorisme en passant par la santé mentale et la critique virulente virulente du capitalisme, ce fut une myriade de problématiques qui fut abordée ce week-end là dans une ambiance à la fois joyeuse et combative. Chacun.e d’entre nous avait l’impression de vivre un moment spécial, encore beaucoup trop rare, où nos idées politiques, nos émotions, notre flamboyance pouvait s’exprimer librement et sans entraves.

Femmes noires et (luttes au) travail.

 

Alors que le Nouvel Obs vient de faire une critique élogieuse du livre de Karen Messing sur « Le Calvaire Invisible des femmes de ménage« , il m’est paru opportun de faire un bref article relatant quelques une des luttes des femmes noires dans le monde du travail. A travers ce récapitulatif, il me paraît primordial de rappeler la place qu’ont eu les femmes noires, trop souvent invisibilisées dans les luttes pour des meilleures conditions de travail, à petite moyenne, grande et échelle.

Que ce soit sur le marché de l’emploi, ou pendant leurs carrière professionnelles, les femmes noires sentent peser sur leurs épaules la lourde charge des différentes discriminations qui reposent sur leurs épaules.  L’article de Carmen Diop sur les femmes Noires diplômées montrent que les femmes Noires sont plus sujettes à être précaires et au chômage, qu’il y a un fort ressenti de dévalorisation dans leur travail (une évolution de carrière freinée, des augmentations de salaires qui tardent ou qui n’arrivent pas). Dans l’article, Carmen Diop recueille aussi des témoignages de femmes afrodescentantes qui sont obligées de se temporiser,  parfois de se taire dans un espace majoritairement blanc qui les renvoie à une stéréotype raciste négatif d’un Noir « revanchard et revendicatif ». Même porter leurs cheveux au naturel peut être considéré comme un manque de professionnalisme. La question du harcèlement sexiste au travail se développe encore trop lentement en France. En ce qui concerne la question raciale, ce type de harcèlement est peu évoqué, et cela renvoie àu « d’admettre l’existence de rapports ethniques [je dirais raciaux} en France  » selon C. Diop qui « leur dénie le droit d’exprimer leur souffrance. ». Il est ainsi peu dit que le racisme et le sexisme qui vise les femmes noires les pousse vers la précarité, et à des impacts directement matériels sur leurs conditions d’existences. En d’autres termes, les femmes Noires ont plus de chances d’être appauvries dans un monde du travail qui les discrimine de manière raciale ou genrée.

14231918_1087968937904956_6173744097076718877_o

Préparatif d’une pancarte d’un.e membre du collectif Mwasi lors d’une manifestation contre la Loi Travail. Septembre 2016. Source 

 

Du fait de la division sexuelle et genrée du travail, on retrouve un grand nombre de femmes noires aux postes les plus subalternes et les plus difficiles : caissières, femmes de ménage dans des grands hôtels ou des bureaux, coiffeuses, nounous. Dans ces métiers, dévalorisés socialement, précaires et pénibles, les luttes pour l’amélioration des conditions de vie sont peu médiatisées.De plus, dans le tertiaire, il est difficile de se mobiliser ou de se syndiquer (surtout quand on est soit même dans une position précaire, soumises à plusieurs types de discriminations – race, genre, statut de nationalité-), ce qui rend l’oppression d’autant plus forte et la lutte d’autant plus hardue. Alors que le nombres de femmes noires aux postes de responsabilités dans les syndicats se fait rare, et que d’après Carmen Diop, ces débats  sont relativement absents, il est bon de rappeler que des femmes noires se battent pour l’amélioration de leurs conditions de travail, de leurs conditions de vie et au final, mènent et menèrent un combat inspirant pour la justice sociale.

En témoigne le combat des femmes de ménage de la boîte de sous-traitance Arcade, sous-traitante de la Compagnie Accor.

arcade4

Une gréviste pendant le mouvement

Sous-payées, exploitées, elles décident de cesser le travail et de mener une longue bataille : faire la grève pendant un an.  Carine Fouteau relate cette histoire oubliée de la mémoire des mouvements sociaux à travers le site Vacarme.  En 2011, Ivora Cuzac et le collectif 360 et plus réalisent un film racontant cette épopée.  D’autres exemples suivront avec notamment le documentaire  » On a grêvé » (2013) de Denis Gheerbant qui met en combat le combat de femmes de ménage noires et migrantes.

on-a-greve

Image tirée du film « On a grêvé ». Source

En 2009, Sylvia Fofana crée le syndicat des auxilaires parentales de France ( le SNAP, le syndicat des nounous), pour remédier à la situation de totale précarité et de subordination dans laquelle sont plongées les nounous étrangères ( qui sont en grande majorité issues du continent africain) après avoir vécu une expérience semblable. Le cas des nounous exploitées par des familles riches parisiennes et notamment des femmes blanches riches engageant des femmes étrangères pauvres, racisées (et souvent noires) est considéré comme un non-sujet par la plupart des représentantes du féminisme classique français , car il met en lumière la manière très claire dont la misère économique, l’instabilité au niveau du statut de l’état civil (conditions irrégulières sont utilisées par les employeuses pour exploiter des travailleuses non-blanches dans une atmosphère souvent raciste qui perpétue des clichés essentialisants sur les travailleuses. Caroline Ibos, dans son livre Qui gardera nos enfants ? : les nounous et les mères parle ainsi de reproduction de « l’institution de la servitude », explique  Marianne Modak.

****************

Dernièrement, on a pu constater des initiatives hors de la lutte syndicales qui permettaient de rassembler des femmes  Noires pour parler des problématiques de racisme et de sexisme sur le lieu de travail, avec l’organisation par la blogueuse afroféministe Mrs. Roots et la fondatrice de NkaliWorks notamment de la journée  » Femmes Noires et Travail »

img_20160711_175053

 

Selon moi, l’afroféminisme passe aussi par une valorisation des combats pour la justice sociale de toutes les femmes noires. Que cela passe par une manifestation pour l’interdiction de l’ouverture d’un Bal Nègre, un combat pour l’amélioration des conditions de travail et une hausse des salaires de femmes de ménage, la création de syndicats ou de collectifs qui ont pour but de grignoter, morceau par morceau, un système oppressant.  En abordant ces luttes, ces combats et toutes les problématiques que ceux-ci soulèvent, j’aborde aussi une histoire familiale, personnelle, où l’histoire de la galère et de la résilience se cotoient et se mélangent. Ces combats, menées parfois par nos propres daronnes, reléguées à la marge des luttes, méritent d’être glorifiés.

 

Pour aller plus loin :

Modak, Marianne. « Caroline Ibos : Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères », Nouvelles Questions Féministes, vol. vol. 31, no. 2, 2012, pp. 121-124.

Carmen Diop, « Les femmes noires diplômées face au poids des représentations et des discriminations en France », Hommes et migrations [En ligne], 1292 |

Sophie Blanchard, « Intersectionnalité, migrations et travail domestique : lectures croisées en France et aux États-Unis », EchoGéo [En ligne], 30 | 2014

Scander tant qu’il le faudra l’évidence. 

Dénoncer le racisme et le sexisme, le classisme et les différentes LBT-phobies que peuvent subir les femmes noires et pas qu’elles , ce n’est pas seulement être en colère, c’est réaffirmer à chaque coup de gueule notre humanité en tant que femme noire. 

En tant qu’afroféministe (et avant que je me décrive comme telle), je m’intéresse notamment aux questions de racisme et de sexisme. L’une des particularités des oppressions sexistes et racistes, c’est le processus de déshumanisation qui est à l’oeuvre. Quand tu es une femme noire, tu n’es plus vue comme une personne humaine : tu es un fantasme raciste, un objet qu’on peut toucher, tu appartiens à une masse indistincte qui agirait de la même manière parce que c’est un groupe « les femmes noires sont vénales, les femmes noires, toujours en train de parler fort, les femmes noires qui adorent le sexe ». Tu peux être le sujet des 10 mêmes blagues récurrentes sur tes cheveux, ta couleur de peau. Ton corps, objet soit de degoût, soit de fantasme démesuré, peut être touché, aggrippé, étudié, sans ton autorisation. Il est agressé, violenté. Il est colonisé, revendiqué par d’autres que toi. Il ne t’appartient plus. Il en est resté des traces de la colonisation, et ces traces se manifestent dans l’imaginaire de tous. Ces traces d’une période de soit-disant « partage des cultures » selon Fillon où les empires coloniaux européens (La France notamment) ont supprimé et systématiquement dénigré des groupes de leurs histoires, de leurs sociétés, de leurs modèles de références, de leurs langues. Une longue période pendant , en prétendant prétendant civiliser  (cf Jules Ferry), on a rejeté toute une partie du monde aux marges de l’humanité. 

                          

Splendide dessin de D.Mathieu Comics pour le film « Ouvrir la Voix » d’Amandine Gay. 

En regardant le film « Ouvrir La Voix » d’Amandine Gay, projeté sur grand écran, une impression de familiarité étonnante m’emplit. Non seulement parce que je suis l’une des interrogées mais aussi parce qu’en chacune des interviewée, je me retrouve. Je me vois. Et en les voyant, en me voyant en elle, en souriant devant nos parcours si différents et nos paroles qui s’entre-coupent presque, je me souviens : je n’ai pas l’habitude de voir des femmes noires si humaines à l’écran. Elles ne sont pas l’incarnation d’un archétype qui conforte certaines certitudes dans le fantasme qu’on se fait de LA femme noire. En face de nous, si proches, si différentes, si multiples, l’évidence s’impose au spectateur qui n’est pas habitué : elles sont humaines. Des êtres humains, que l’expérience de femme noire dans une société où la norme est construire par et pour les hommes blancs a forgé. Et cette expérience, l’affirmation de ces expériences de personnes vues comme anormales ne les rend pas moins humaines. Parce que l’expérience de l’humanité n’est pas forgée dans un prototype unique. 

« Sisters in Humanity » de Sanaa.K

Des esprits chagrins ne verront pas le cri d’humanité que nous poussons, que poussent les militantes afroféministes. Comme d’habitude, ils et elles définiront ces luttes comme communautaires, parce que l’universalité ne peut être définie que par des gens dont la race, le genre, la classe ne sont jamais nommés. D’autres critiques ne comprendront pas comment on peut à la fois expliciter cette expérience particulière de femme noire et exiger l’humanité et la dignité. Parce que l’humanité, et les droits à la dignité, à l’affirmation de sentiments humains, le droit à voyager partout dans le monde sans restrictions, la possibilité de participer à n’importe quelle discussion sans être de prime abord vu comme non-objectif, sont perçus comme étant un privilège réservé à un homme cisgenre blanc riche américano-européen.

Dessins de Massira Keita

Et pourtant. Être une afroféministe, c’est refuser l’affirmation implicite que seule une petite partie de la population a le droit à un traitement humain (la compassion, le respect, le droit à une justice équitable, le droit à espérer avoir la possibilité d’avoir une vie confortable voire prospère). C’est aussi pourquoi en tant qu’afroféministe, je me sens proche des luttes contre la transphobie, l’homophobie, la biphobie, l’islamophobie, l’antisémitisme, le classisme, la putophobie et d’autres. Parce que quand certain.es voient du communautarisme, je vois un rappel cinglant au fait que la dignité humaine ne devrait pas être soumise à conditions.

Assemblage des magnifiques dessins d’Iman Geddy à retrouver sur son Instagram 📸 imangeddy

Etre afroféministe, c’est réfléchir activement à comment déconstruire des systèmes d’oppressions qui s’appuient sur une conception étriquée et restreintes des droits de l’homme. C’est affirmer radicalement, sans fards, sans honte que les systèmes d’oppressions qui nous écrasent veulent nous diminuer, nous réduire et pourtant, telles que nous sommes, nous réaffirmons notre appartenance à l’humanité en tant que femmes noires et notre droit au respect et à la dignité. Sans négociation possible. 

« Go for Greatness, Kiyémis » – Partie 1

En ce moment, depuis quelques semaines, quelques mois, j’ai l’impression que nous sommes plongé.es dans une longue, longue nuit glaciale et froide, réellement comme métaphoriquement. Le contexte politique n’aide pas : c’est à dire que les problèmes de sexisme, d’oppression capitaliste, de racisme, ne sont pas exactement neufs. Et pourtant j’ai l’impression d’une accélération, d’une augmentation de ces différentes formes de violence. Peut être que je suis plus attentive, peut être qu’effectivement, la nuit est tombée et va durer un certain temps. 

Dans cette nuit qui s’annonce sombre (j’entends au loin le bruit des bottes et je trompe mon angoisse avec le brouhaha de boîtes de nuits et autres bars), quelques lumières brillent parfois. Quelques écrits, quelques auteurs, des rencontres, des ami.es, des gens. Ces deux derniers jours, j’ai eu la chance de rencontrer des femmes noires que j’admire beaucoup. Que d’émotions en ces quelques jours. 

*******

Léonora Miano est une écrivaine camerounaise. Elle a écrit 8 livres, le plus connu étant La Saison de l’Ombre mais j’ai rencontré son travail à la suite d’un lobbying intense de Mrs Roots, avec le livre Blues Pour Élise. Blues Pour Élise est le tout premier livre français écrit par une auteure francophone avec une héroïne afropéenne (et un rapport fort avec une mère africaine) que je lis. Et je lis ce livre très tard soit l’année dernière. J’ai eu un coup de coeur et je choisis, après l’avoir lue sur l’affaire d’Adama Traoré et après avoir écouté un podcast enivrant sur France Culture de continuer à suivre plus attentivement cette auteure.

 Léonora Miano présente son dernier livre « Crépuscule du Tourment » (qui mérite un billet tout entier tant le livre m’a transportée) dans une petite librairie du 4e. J’arrive à l’heure (pour une fois) et la petite librairie est absolument blindée. Il faut carrément aller chercher des chaises des cafés d’à côté pour faire asseoir tous ceux qui sont venus écouter Léonora Miano. Je me place devant pour profiter de ses paroles. Et c’est un moment privilégié, je dois dire. Sur un timbre grave et doux, Léonora Miano nous confie l’un des déclencheurs de son écriture -un chagrin d’amour-, avoue qu’elle attend des lecteur.es de prendre le temps de lire son oeuvre, de passer un moment avec elle. Au détour d’un rire, d’un sourire, elle évoque les questions de genre, de race, de colonialisme, d’assignations identitaires finalement. Elle parle de sa fille, afropéenne (oui, encore, oui, comme moi ) et la compare avec sa propre expérience de femme qui a grandi au Cameroun « où tout le monde est Noir, donc personne ne l’est, on se voit partout, on sait qu’on est capable d’être docteur, avocat, président. ». Elle raconte ses débuts, des difficultés pour les éditeurs de concevoir des héroïnes noires francophone de classe moyenne vivant en France. Elle souligne la complexité des liens mère-fille dans ses romans, en avouant que ça dit aussi beaucoup d’elle et de sa propre vie. 

Elle parle de tout cela, et mes yeux brillent, et mon coeur bat un peu moins vite, détendu, apaisé. Elle a une voix qui apaise Léonora Miano ! Même quand elle évoque l’acharnement injuste subi par la famille Traoré qui recherche la vérité. Elle est bienveillante, apporte quelques éléments de réponse à certaines interrogations. Elle dit tranquillement  » qu’il faut à la fois reconnaître le passé et arriver à s’en détacher ». Mon impatience rencontre un sourire qui veut dire  » je vous comprends. Je te vois, je vous vois ». 

Parce que mon corps a franchement du mal à gérer les émotions, je frissonnais en l’entendant. Comme si c’était trop. Suis-je devenue une groupie 😂 ? C’est fort possible ce soir là. J’ai eu la chance de rencontrer deux jeunes femmes noires qui écrivaient aussi. C’est tellement drôle d’entendre son histoire dans la bouche d’une autre ! D’entendre le doute, les failles, le manque de confiance et pourtant, cette envie, ce besoin presque irrépressible d’écrire. On venait de partager ce moment avec Léonora, et ces rencontres avec Aminata et Peggy ont achevé d’ensoleiller ma soirée. Ce plaisir de se voir l’une en l’autre, de débattre, de rire avec des inconnues qu’on a l’impression de déjà connaître… J’avais à coeur de leur parler du film « Ouvrir La Voix » d’Amandine Gay, des revues Ataye et Atoubaa, du projet l’AfroLeSite, des films de l’une et de l’autres actrices noires françaises, de celle-ci qui allait participer à une chaîne télé. Je tirais de la brillance de jeunes femmes que je côtoyais de près comme de loin un plaisir et une fierté qu’il fallait communiquer, amplifier, faire connaître.

Arrivée aux dédicaces, Léonora Miano demande  » d’où venez-vous, qu’est ce que vous faites ? » et s’en suit une conversation sur le féminisme, sur les difficultés d’évoquer l’existence de féminismes noirs (afro-féminisme en tête), et elle acquiesce en riant quand je demande si elle se réclame plus du womanism.

J’aimerais lui parler des heures, lui poser mille et une questions, l’entendre parler du Cameroun, des Ateliers de la pensée. J’aimerais lui dire qu’en écrivant des héroïnes pour que sa fille puisse se reconnaître, elle a écrit pour nous aussi. Mais d’autres veulent aussi lui communiquer leur admiration et comment les blâmer ?

Je pars avec un sentiment d’exaltation, de plaisir et de joie d’avoir rencontré cette romancière en croisant les doigts pour la recroiser. La prochaine fois, j’irais lire Volcaniques

Après « Black Feminism, Womanism, and The Politics of Women of Color »…

Edimbourg, J+2…

Ce samedi, j’ai eu la chance d’intervenir dans le cadre de la conférence  » Black Feminism, Womanism and the Politics of Women of Color ». Plus qu’une chance, c’était un honneur d’intervenir et d’assister à la brillance de collectifs féministes menées par des femmes racisées. J’ai eu la chance de parler avec l’auteure et poétesse Sianah, de voir Cécile Emeké, d’assister aux temoignages inspirants et passionnés de deux femmes Noires du collectif Abinsidi  (qui organisait des sessions coiffures, des camps d’été ou encore qui gardaient les enfants de leurs communautés). J’ai eu le bonheur d’entendre Amandine Gaye parler de la question de l’adoption transnationale et transraciale et des points sensibles, brûlants qu’elle exposait. 

Ce samedi, j’ai eu la chance d’être dans un lieu où personne ne remettait en question les oppressions qu’elles pouvaient vivre. J’ai eu la chance de participer à une rencontre entre des chercheuses, des activistes, des artistes, qui parlaient de leurs expériences personnelle, de leur travail militant, de leurs recherches artistiques et universitaires. 

Un collectif de femmes noires, Abasindi, oeuvrant pour la communauté à Manchester

J’étais un peu intimidée, il faut le dire, à l’idée de parler dans ce cadre qui m’est familier en tant qu étudiante, spectatrice, mais pas en tant qu’intervenante à part entière. Mais la principale organisatrice Akwugo Emejulu nous a boosté en commencant la journée par un discours qui inscrivait la conférence dans un mouvement de construction du féminisme noir européen, et tout de suite, j’ai été transportée par ses propos. En rappelant que la pertinence du féminisme noir avait été questionnée non seulement par la droite (évidemment) mais aussi par une partie de la gauche, A. Emejulu a fait écho à une actualité brûlante que pas mal d’entre nous connaissent. Je me suis rappelé ce mouvement politique français qui prétend combattre « l’intersectionnalité » (?!?!) et je me suis sentie soutenue, à ma place dans cette salle de conférence qui ré-affirmait, dans un contexte européen, l’importance de prendre en compte les différentes oppressions de genre, de classe et de race qui s’imposent à nous, et qu’il est bon d’analyser et bien sûr de combattre.

Quel plaisir de voir une femme noire, au sein de l’université, mener ces conversations, créer des espaces dans un lieu qui n’est pas non plus exempt de logiques excluantes  (faut grave renoncer à l’idée que l’université, c’est le paradis non oppressif par excellence, parce que LOL ERREUR. Toute la violence symbolique que tu te prends dans la gueule quand tu maîtrises pas certains codes académiques… mais ceci est un autre sujet). Même s’il ne faut pas se perdre dans le piège de la représentation, j’ai quand même savouré ce moment. 

Cette rencontre, parler à des femmes noires habitant en Angleterre, en Irlande, aux Pays Bas, m’a donné encore plus envie d’approfondir mes études sur l’afro-féminisme dans une perspective européenne. Lire des textes produits par des femmes Noires qui parlent de migrations, de déracinement, de sexisme raciste et de racisme sexiste. Re-découvrir une histoire militante qu’on a laissé de côté et qu’on a considérée comme peu importante. Valoriser les travaux des femmes noires qui sont nos contemporaines  et s’atteler à ce que celles-ci, on ne les oublie pas.

Akwugo Emejulu et votre serviteuse

Mise au point rapide. 

Non, on importe pas une situation américaine en France. Comment des personnes qui font partie de catégories stigmatisées auraient ce pouvoir ? On invente pas les chiffres de la discrimination à l’embauche,les contrôles aux faciès, et au logement qui touche des Noir.es (mais pas seulement) et qui a été ÉTUDIÉE à de nombreuses reprises (ya qu’à taper dans Google, à un moment faut pas déconner).

C’est pas parce que vous connaissez le racisme qu’à travers le prisme américain, que ça veut dire que ça n’existe pas. Et d’ailleurs, je trouve la comparaison bancale. Diriez vous qu’un américain importe la situation brésilienne ? Non parce que vous connaissez l’histoire du racisme américain, pas celle du racisme en France. Ça veut pas dire que c’est le même racisme, ça veut dire QU’IL EXISTE. Dire qu’on « importe les problèmes raciaux américains », c’est nier cette histoire du racisme en France. C’est nier le code Noir, la colonisation et le code de l’indigénat, c’est nier l’existence des zoos humains en plein Paris dans les années 30, c’est nier le fait qu’on a indemnisé les colons aux Antilles et pas les anciens esclaves  (après avoir dû s’y prendre à deux reprises pour abolir l’esclavage après des luttes.). Dire qu’on importe « les problèmes américains », c’est nier l’héritage de Césaire, de Fanon, des soeurs Nardal, de collectifs comme celui de la coordination des femmes Noires ou encore du mouvement des femmes Noires. 

Dire qu’on « importe les problèmes américains », c’est déclarer son ignorance face aux problématiques qu’ont vécu les afro-descendants en France (sans parler des questions de néocolonialisme). C’est se réfugier derrière une légende, celle de l’égalité de la republique, une égalité qui restera mythe tant que la négrophobie existera en France. 
NON ON OUBLIE PAS QUE C’EST UN PROBLÈME SOCIAL : 1- les races sont un construit social qui vise à mettre dans une position d’infériorité des catégories de personnes. Donc c’est déjà du social. 

2- le fait d’être une personne racisée a de fait un impact sur tes conditions matérielles d’existence AKA TON PORTEFEUILLE. 

Le fait de se concentrer sur le racisme n’occulte pas les questions « purement » concentrée sur la classe, au contraire, elles permettent d’enrichir la question. Et c’est pas honnête de dire ça, dans un contexte français où souvent à gauche, on (des Blancs, on va pas se cacher)  a largement oublié ces questions. 

Visibiliser une question en particulier ce n’est pas créer un problème. Quand un médecin vous dit : « vous avez un virus », il ne crée pas le virus. Ben là c’est pareil.

Visibiliser une question en particulier, ÇA NE VEUT PAS DIRE NE PAS PARLER DU RESTE  

Parler d’une question en particulier ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de possibilité d’alliance. Mais les alliances ça se crée sur un pied d’égalité et une compréhension mutuelle. 

NON ON NE RÈGLE PAS UN PROBLÈME SOCIAL EN NEN PARLANT PAS. Déso, ça marchera jamais comme ça. On règle pas un problème (dans le cas présent, celui du racisme et de la négrophobie.) en changeant de sujet (c’est LA CLASSE LE PLUS IMPORTANT) , en passant à autre chose (faut arrêter d’en parler et ça va disparaître), en essayant désespérément de croire en un mythe qui n’a jamais existé. 

La justice et l’égalité ne sont pas naturelles. La justice et l’égalité, ça se construit, et certainement pas dans l’ignorance, le silence et les tentatives de diversions. Nos colères sont légitimes. Un point un trait.