Regards.

Est ce que tu me vois ?
Je sais que tu vois ma peau.
Est-ce que tu me vois ?
Je sais que tu vois mes cheveux.
Est ce que tu me vois ?
Je sais que tu vois mes seins et mes fesses.
Est ce que tu me vois ?
Je sais que tu vois mes bourrelets et ma cellulite.

Est ce que tu me vois, moi ?
Est-ce que tu me vois, la personne, la personnalité, l’esprit, les rêves, les sentiments, l’égo, l’amour de soi, la joie, le bonheur aussi ? Les larmes, et le chagrin, la douleur, et la tristesse ?
La conscience et l’intelligence, la réflexion et la colère ? Les besoins de reconnaissance aussi, les besoins de chaleur ?

Non, tu ne vois rien. Ma peau noire magnifique te trouble et subitement, je ne suis plus rien, je suis autre. Je ne suis plus rien, je suis une bête : capable de force, et de rage mais jamais construite. Je ne suis plus rien, je suis un divertissement, un ya bon banania qui rit tout le temps et qui sait remuer des hanches parce que c’est vulgaire.
Ma peau noire scintillante t’aveugle et subitement, tu as peur, je ne suis plus humaine, je suis imprévisible et je suis comme un feu qu’il fait maîtriser, contrôler, éteindre. Éteindre à tous prix.
Ma peau noire étincelante te perd, et subitement, je ne suis plus une personne, je ne suis plus un individu, je suis une représentante d’un groupe, d’une masse monolithe.

Non, tu ne vois plus rien. Tu ne vois que des cheveux. Je ne suis une personne, je ne suis qu’une devinette. « Vrais ou faux » ?
Je ne suis plus une personne, je suis un objet, que l’on peut toucher et caresser à sa guise car après tout, un objet n’a pas besoin d’intimité et d’espace personnel pas vrai ? On ne respecte pas les objets pas vrai ?
Ah si, tiens remarque, on respecte les objets de valeur… Certains ne vont jamais oser toucher des tableaux dans des musées mais les cheveux d’une femme noire, c’est open bar !

Non, tu ne vois plus rien. Subitement, tu ne vois que mes seins, mes fesses, je ne suis plus que ça, des seins, des fesses. Plus humaine, plus digne de respect, plus qu’un espace public que l’on convoite comme un territoire, qu’il faut conquérir et assujettir vite. Un territoire que l’on peut noter, comparer, dégrader. Que l’on peut noter comme étant « émancipée » ou non, sans prendre compte de ce qui sort de ma bouche.

Non tu ne vois plus rien. Tu ne vois que mes bourrelets. Ma graisse. Elle t’obsède, alors qu’elle n’est pas tienne. Il faut la réduire, à tous prix parce que tu l’as décidé, parce que tes injonctions doivent faire loi sur mon corps. Je ne suis plus mienne, je ne m’appartiens plus, je ne suis plus qu’un corps, à tes yeux. Un corps difforme, qu’il faut cacher, réduire, faire disparaître.

J’ai appris à me voir avec tes yeux à toi. Ton point de vue est celui que je suis censée adopter. Ton point de vue eT celui qui domine. Ton point de vue passe pour être « neutre », « objectif », et en clair dominant.
J’ai appris ça, pendant longtemps. Que ton regard était la vérité. Que ton regard était celui auquel je devais me conformer
Mais tes yeux ne voient rien. Ne voient pas mon humanité.
Alors maintenant que j’ai appris à me regarder autrement, ton regard me blesse. Me fait mal.

Alors soit ton regard change, soit je te fais fermer les yeux. Car je ne peux plus supporter ça.
Je n’ai pas envie de changer pour qu’enfin, on voit mon humanité.

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Allez viens, on se libère.

(Je vais faire un disclaimer pour que ce soit clair : c’est pas un article qui vise à humilier ou à pointer du doigt les personnes qui veulent maigrir, changer pour se sentir mieux. Faites vos trucs et soyez heureux de la manière qui vous plaira.)

G.R.O.S.S.E
R.O.N.D.E
G.R.A.S.SE

Femme ronde noire et heureuse. C’est possible ça ?

J’ai été une enfant mince. Plutôt appréciée par les autres parce que j’étais gentille (je vous ai dit dans un article précédent que j’étais la bonne poire limite non). J’ai le souvenir encore marquant de cette enfance heureuse et simple, marquée par les anniversaires qui dégénéraient en foot en bas dans la cité, de chansons apprises pour la kermesse en fin d’année, de soleil et de rires.
Je ne voyais pas mon corps. Je ne me voyais pas comme mince (parce que la norme je suppose) mais je me voyais comme moi, Kiyémis.

C’est à l’adolescence que mon corps à commencer à s’arrondir.
Mais, j’étais bien entourée. J’étais toujours Kiyémis, la bonne copine, celle qui avait toujours le sourire accroché aux lèvres.

Le « problème » est arrivé avec les premiers émois, je pense.
On parle tout le temps de la représentation, comme il est important de se voir dans différentes situations, à travers différents médias (et j’utilise le terme de médias aux sens large, je parle de la télé mais aussi de la littérature) pour pouvoir se construire.
Mais moi, romantique que j’étais, je ne me voyais nulle part. Je regardais une série télé Phénomène Raven, mais c’était bien pâle en termes de représentations, quand on compare avec les nombreuses images que l’on me renvoyait. Toutes mes copines étaient minces, et beaucoup étaient blanches. Elles avaient des émois, des copains, mais j’étais incapable de me projeter comme destinataire du désir masculin.
(Je sais que c’est pas Feminist Friendly comme objectif  mais je vais être honnête).
Rétrospectivement, c’est vrai que c’était pas du tout féministe, mais à l’époque, à 13-14 ans, la seule manière de me voir féminine était par le biais du regard masculin. Sans validation de ce regard, j’avais l’impression de ne pas exister. D’être sur le banc de touche d’une partie de la vie. D’être privée de cela.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir connu l’humiliation, des insultes à proprement (enfin c’est arrivé une ou deux fois, mais les gens t’embêtent moyen quand t’as un frère qui peut les intimider).

Par contre, il y a les blagues des copains, qui te brûlent comme du piment.
Ya les remarques des copines, faites sur des corps qui sont bien plus minces que toi, qui te rappellent à la grossophobie ambiante.
Par contre, le souvenir de ne pas aimer ce corps, d’en avoir honte reste.
Le souvenir de ne pas vouloir se changer dans les vestiaires parce qu’on a pas envie de montrer qu’à 15 ans, on a des vergetures et on est grosse, reste. Le souvenir de ne pas vouloir aller à la piscine, parce qu’on ne veut pas ou l’on craint de lire le degoût sur les visages est bel et bien là.
La peur de s’asseoir sur une chaise qui paraît trop fragile, et de la casser en public, et de voir les rires te griffer comme des lames de rasoir reste.
La peur d’être un « cliché », comme ces personnes grosses constamment tournés en ridicule dans les films et les séries, reste.
Le réflèxe, quand on se dit 2 secondes « Mais nan t’es pas si mal » et puis tout de suite s’empêcher de penser ça, ce satané réflexe, reste.  
Ne pas se regarder dans la glace, parce qu’on veut oublier à quel point on est ronde, ce truc revient aussi parfois.
L’impossibilité d’imaginer, ne serait-ce qu’une fois, de plaire, parce qu’on est trop ronde… dieu qu’elle est restée cette barrière. Cette idée tenace, que je ne suis pas digne d’amour et de désir, tourne en rond, et continue de me hanter parfois.
Le fait de toujours se dire en premier rencard « Et s’il me trouvait trop grosse et fuyait » reste. Elle est là, cette petite question.

Certaines me diront que j’attache trop d’importance à la beauté, que me proclamer féministe c’est aussi ne plus attacher d’importance à la beauté.

Mais en tant que femme ronde, que femme ronde noire à la peau sombre, la beauté c’est encore quelque chose de politique. Quand pleins de magazines me crient de changer, de maigrir, de m’éclaircir, de cacher ce ventre rond sous une gaine amincissante, de montrer que les « bonnes formes » aka mes seins, me dire belle, c’est une déclaration d’émancipation.
Je reconquiers ce droit à m’aimer, et à trouver mon corps beau tel qu’il est. Avec ma cellulite. Avec mes vergetures qui zèbrent mon ventre, mes bras dodus et mes cuisses épaisses.
Centimètre par centimètre, je reconquiers chacun de ses espaces pour les défendre.
Je le reconquiers en regardant des femmes qui me ressemblent. Des femmes fières, belles, qui respirent la sensualité, la beauté. Je m’inspire d’elles et je m’autorise enfin à croire que ce n’est pas destinée qu’à une petite partie. Que moi aussi, je peux me trouver belle.

Je me reconquiers et je m’émancipe. Pendant toutes ces années, mon esprit refusait d’associer « grosse » et belle. C’était impossible. Et pourtant.
Je m’émancipe. En refusant toutes les voix négatives qui veulent me rabaisser, me traîner dans cet endroit où j’étais tellement triste d’être mise de côté.
Dieu que c’est dur de me dire que je ne me déteste plus. Même encore maintenant, j’ai vraiment du mal, parce que j’ai pas envie d’être arrogante, ou prétentieuse. J’ai pas l’impression de l’être. Je me compare à personne et j’évite cet écueil (j’avais l’habitude de le faire et soyons réalistes, j’étais tout le temps entourée de gens géniaux donc bon c’était en ma défaveur).
Bref, c’est dur. Mais je travaille, j’essaie de me battre de toutes mes forces, je force. Je m’entoure. Je fais des photos (LOL DE LINGERIE). Je me regarde.
Certains y verront de l’égocentrisme mais quand tu as essayé de t’esquiver toute ta vie, de fuir ton propre regard, de penser que tu ne valais rien sans un bon régime et du sport, et bien… ça change.
J’apprends à m’aimer, moi, avec mes défauts physiques. J’apprends à les accepter, j’apprends à m’aimer dans ma globalité.
Ça veut pas dire que tout le monde doit m’aimer etc bien sûr mais c’est deux choses différentes je pense.

Apprendre à s’aimer, quand on est une fille noire et ronde, c’est grisant.
Même si on trébuche. Même si on s’arrête essoufflé, parce que ça épuise de combattre des réflexes et des idées qu’on entend tous les jours. Même si on est sonné et qu’on a les larmes aux yeux parce que quelqu’un vient de nous dire « NON T’AS PAS LE DROIT DE TAIMER COMME ÇA CHANGE ».
Tout ça, c’est normal. Toute la body positivity du monde ne peut protéger de ces moments-là.
Mais j’accepte ces moments là, j’ai pas honte de mes chutes ou de mes moments où ma détermination est moins forte.

Et quand tu y arrives un peu, bien entourée.. c’est grisant.
C’est libérateur.

Du coup, j’ai envie de m’adresser aux femmes rondes (et/ou noires) qui lisent ces mots : je vous aime. Vous êtes belles. B.E.L.L.E.S .
Tout le monde ne pensera pas forcément comme moi. Mais moi, je le pense.
Vous êtes belles.