L’amour ne fait pas tout. 

Depuis quelques temps, j’ai envie d’écrire sur le couple interracial Noir-Blanc. C’est un sujet assez épineux (encore plus quand on est soi même dans une relation interraciale) mais il est temps de me lancer. ATTENTION CA VA ETRE LONG !

Mes recherches me poussent à constater que la question du couple interracial est une question qui interroge en France depuis des décennies (si ce n’est des siècles). Des #ToutestNoirSaufNosMeufs et autres #BaeBlanc sur Twitter en passant par la prise en compte des couples métis comme facteur d’intégration des populations dites minoritaires (aka racisées) à la population « majoritaire » (aka Blanche française) dans une enquête sociologique de qualité, le sujet du couple interracial « Blanc-Noir » est partout.  Il est bon de creuser ce sujet de manière plus profonde.
Retour sur un passé compliqué.

Il fut un temps, sous l’ordre colonial où les relations entre les femmes indigènes (d’abord esclaves, puis colonisées) et les colons (administrateurs, militaires, fonctionnaires) d’abord tolérées, furent interdites : en effet, les colons redoutaient une situation qui brouilleraient la hiérarchie raciale dans les colonies avec des descendants de ces unions revendiqueraient des droits civiques plus importants, voire la liberté et l’égalité. Les unions maritales et le concubinage sont donc interdits dans les territoires colonisés. De plus, les corps des femmes indigènes, hypersexualisés et déshumanisés par les colons, ne sont pas à l’abri de viols, outil qui marque la domination masculine coloniale dans les corps. La sexualité des femmes africaines notamment est masculinisée,  perçue comme étant monstrueuse et prétentument débridée, ce qui les sortiraient du genre féminin et justifieraient un traitement indigne.  ( Voir La Matrice de La Race d’Elsa Dorlin,  Des Luttes et des Rêves de Michelle Zancharini)

Pendant la période coloniale, à Paris cette fois, on constate pendant l’Entre Deux Guerres, un nombre important de couples mixtes hommes noirs – femmes blanches, notamment dans les milieux anticolonialistes, antiracistes et anti-impérialistes de l’époque. Dans le livre Colonial Metropolis, Jennifer Boittin nous raconte l’histoire  d’hommes noirs, intellectuels antillais, anciens soldats colonisés venus du Sénégal ou d’autres pays d’Afrique, qui ont des relations avec des femmes blanches, celles-ci participant même aux réunions de groupes comme l’Union des Travailleurs Nègres (UTN). Certaines sont mêmes fichées au Bureau des Affaires Indigènes (une institution étatique qui surveillait les groupes anticolonialistes à Paris) au même titre que les hommes. Les mêmes militants, horrifiés par les traitements de certains coloniaux à l’égard des femmes indigènes voyaient d’un très mauvais oeil les relations quelqu’elles soient entre des femmes africaines et les hommes blancs, explique J. Boittin. Certaines étaient vues comme des traîtresses à la cause, potentielles informantes de l’ennemi (et il y en eut). De plus, selon Boittin, les militants percevaient cela comme une perte d’une masculinité déjà éprouvée par les affres de l’esclavage et de la colonisation. D’abord mis arbitrairement ( de manière barbare, il faut le dire, au ban de l’humanité) puis privés de leurs droits civiques et de citoyens en tant que sujets colonisés, ces intellectuels et militants qui pour certains avaient également payé l’impôt du sang pendant la Première Guerre Mondiale ne supportaient pas l’idée de perdre « leurs » femmes (cf Boittin). Les relations avec des femmes blanches dérangeaient moins du fait de l’organisation patriarcale des relations amoureuses : les femmes blanches n’étaient pas vues comme conquérantes ou colonisatrices, à l’inverse des hommes blancs, mais plus comme conquises -parfois grâce à des clichés fétichisants- . De plus, la figure de la « femme blanche », Parisienne de surcroît, incarnait l’idéal de féminité (ce qui évidemment ne protège aucunement des violences physiques) et certains voyaient à travers l’amour de femmes blanches, l’amour enfin accordé de la nation France, amour et reconnaissance absents dans tous les autres domaines. Jennifer Boittin explique que certains des militants restés à Paris associent les corps et le coeur des femmes noires, peu nombreuses dans ces milieux, souvent restées dans les territoires colonisés, comme une incarnation de la mère-patrie ou, fidèle, à protéger et à défendre (=> implication très forte d’un regard patriarcal sur des corps qu’ils voient comme « les leurs » ) mais temporairement (ou pas) lointaines, et l’amour des femmes blanches comme prestigieux, à proximité physique,moyen de rétablir leur masculinité, voire l’accession à la nationalité française.

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Couple au Bal de la rue Blomet dit Bal Nègre, Paris 1932. Source ACHAC

Exotisations et fétichisations des corps des personnes Noires étaient bels et bien présents dans une capitale coloniale qui s’extasiait devant Joséphine Baker, d’ailleurs Jeanne Nardal parlent de la négrophilie et des clichés qui peuplent la littérature française de l’époque dans son texte  » Pantins Exotiques« . C’est intéressant d’observer ces deux phénomènes historiques pour voir que la question du couple mixte n’a rien de banal ni d’anodin. D’ailleurs, au début des années 20, Suzanne Lacascade, une auteure antillaise, en fait l’un des thèmes principaux de son roman Claire-Solange, Âme Africaine qui décrit la rencontre entre une jeune Antillaise métisse et un noble blanc à Paris à la veille de la Première Guerre Mondiale. Son héroïne, Claire-Solange évoque la question de l’exotisation des Antilles par les Blancs, de la misogynie, du racisme, du traitement des Africain.es colonisées.

 

« Blak c’est Blanc sans le « HaiNe » : oui, mais encore…

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Le « Swirl » : un mot utilisé pour définir les couples interraciaux, très présent sur Tumblr notamment (je suis très perplexe)

Depuis quelques temps,  en France notamment , certains illustrent la fin du racisme par la présence et/ou l’augmentation de couples interraciaux. Les exemples choisis montrent que la formation de couples interraciaux Blancs/Noirs n’annulent en rien les dynamiques raciales qui existent dans les sociétés et au sein des couples. Il est intéressant d’observer la prégnance des clichés racistes et coloniaux les corps des racisé.Es, qui nous suivent jusqu’en 2017 et qui seraient maintenant censés être positifs dans le jeu de la séduction. On parle toujours de l’hypermasculinité noire à travers l’évocation d’attributs sexuels de taille démesuré, la fameuse phrase  » Les mecs Noirs en ont des grosses »  : le cliché renvoyant à la « poutre de Bamako » reste omniprésent dans le porno notamment.  De la même manière, les femmes Noires sont renvoyées à une hypersexualité sauvage  » Panthère, Jungle Fever, » encore plus courante sur les appli de dating.

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Une technique d’approche très courante A BANNIR. Source : Tumblr

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On parle un peu moins des questions de racisme qui peuvent exister dans l’entourage de la personne blanche.. Si ces questions ne sont pas évoquées au sein de la relation, elles peuvent entrainer un isolement de la personne racisée, une fatigue mentale et toutes les conséquences qui peuvent découler d’une exposition du racisme dans la sphère intime, l’expérience du racisme ayant des impacts sur la santé mentale. De même, certaines questions de hiérarchie raciale intériorisées restent sous silence : dans une relation, la personne blanche peut être potentiellement vue comme un signe d’avancement social, voire même de prestige (et la personne noire devient un repoussoir à éviter par tous les moyens). Dans une relation hétérosexuelle, le statut misogyne de « trophée prestigieux » de l’idéal-type « femme blanche », vue comme étant la représentation de l’idéal de  la féminité à protéger dans un contexte d’hégémonie des canons de beauté euroaméricains, peut perdurer dans certaines relations interraciales et est peu voire pas discuté. De la même manière, une femme noire peut aussi choisir exclusivement de sortir avec un homme blanc, parce que c’est sa représentation d’une relation socialement prestigieuse et acceptée voire encouragée. Combien de fois ai-je entendu ça ?!  Un homme noir peut aussi être réduit comme un outil de « rébellion » ou de « provocation »  face à une famille ouvertement raciste, ce qui le déshumanise totalement.  Une femme noire peut également être l’objet d’une dévalorisation totale en étant cantonnée au rôle fêtichisant de « divertissement sexuel », « expérience à tester » qui la maintient hors du cadre amoureux.

On peut par ailleurs s’interroger sur le fait que la présence de racisés dans l’espace médiatique français, au travers des fictions notamment,  se fassent souvent dans le cadre de relations interraciales mais moins dans le cadre de relations entre personnes racisé.Es. Comme si dans la hiérarchie du couple idéal (je parle du monde hétérosexuel qui m’est plus familier), le couple de personnes racisé.es était au plus bas de l’échelle.

 

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Si c »était si « colorless » pourquoi ça sort autant de l’ordinaire ? La naiveté c’est bien mais bon.

 
Est-ce que cela veut dire qu’il n’y a pas d’amour possible dans les relations interraciales consenties ? Évidemment que non.  Est-ce que je suis en train de dire que les couples interraciaux sont une aberration, qu’il ne faut pas qu’ils existent, etc ? Toujours pas (et ce serait vraiment ridicule de ma part). Est-ce que je suis en train de dire que les femmes noires attirées par des hommes  en particulier devraient se limiter à sortir avec des hommes noirs ? Mon coeur d’afroféministe ne peut s’y résoudre, je pars du principe qu’une femme noire a le droit de trouver son bonheur et sa paix où qu’ils soit, étant donné les circonstances. MAIS. Vouloir masquer toutes ces questions, évidemment sensibles, en parlant d’amour me paraît pour le moins naïf. Engager ces discussions me paraît nécessaire quand on est dans une relation interraciale. Parce que, qu’on le veuille ou non, la question des enfants métis (qui sont aussi sujets à une forme d’exotisation), de racisme genré ou de sexisme racialisé apparaissent à un moment. Les relations de couple ne sont pas une bulle qui préservent de toutes les oppressions qui existent dans la société, bien au contraire. L’amour ne suffit pas.

 

 

Du salon de Clamart au clip « Musique Nègre » : le Tumulte Noir a de beaux jours devant lui.

« Un article NON EXHAUSTIF sur mes lectures du moment, il y en aura certainement d’autres.

Après des semaines de débats franchement épuisants moralement sur les violences policières, sur l’usage de mots racistes soit-disant convenables comme « Bamboula », me replonger dans l’étude du « Tumulte Noir » ( cf J.A Boittin)  qu’a connu la France pendant l’entre-guerre est à la fois rafraichissant et rassérénant. Alors que nos livres d’histoire français débordent d’images humiliantes sur les représentations coloniales type « Ya Bon Banania », les affiches de l’exposition coloniale, mes yeux et mon coeur s’émeuvent de toutes les découvertes enfouies et mon anglais bancal franchit la barrière de la langue des articles que je lis.  Lire la suite

Des news en pagaille…

Bien, il est temps de donner quelques petites nouvelles, avant de laisser la place  articles habituels :

  • Le blog a enfin une page facebook : J’y partagerais mes évènements et les endroits où je me suis exprimée mais aussi les choses qui m’ont interpellé, énervé, émerveillée, soulée (et sûrement beaucoup d’articles de presse sur la politique, BEWARE ! :). Retrouvez moi là bas 🙂
  • Vous pouvez aussi me retrouver sur Atoubaa, un média dédié aux femmes noires francophones, où j’anime la revue « Parti Pris » orientée sur la politique. J’écris aussi pour  le webzine culturel  » Deuxième Page » !
  • Le vendredi 17 février, je participe à un café-débat à Lyon sur l’afro-féminisme ! J’espère voir certains d’entre vous. 16729206_1046760868763811_8633985748511966196_n

Je vous réserve encore d’autres surprises mais ce sera pour une prochaine fois 🙂

Pour mes héroïnes ordinaires.

Mon féminisme est né entre le tintement des casseroles lavées (toujours par les mêmes), à admirer des femmes qui ne se disent pas feministes. Des femmes qui parlaient de la violence de genre, de l’oppression des femmes, sans prononcer le mot « oppression » ni « genre ». Mon féminisme nait dans l’ombre de ces modèles originels, ces piliers imparfaits et admirables, ces héroïnes ordinaires et anonymes, qui se débattent tant bien que mal dans une société faite pour les hommes. N’enjolivons pas la réalité : ces grandes dames sont faites de contradictions et de misogynie intégrée. Et pourtant , quand je les observe, les écoute dérouler leurs parcours, leurs exclamations, quand je les vois redresser la tête, mon afroféminisme coule de source. Il s’impose à moi, comme évident, tracé avec la même détermination qui transparaît dans leurs histoires. Ce ne sont pas des textes universitaires qui ont accouché mon afroféminisme, ni des figures lointaines. Les visages de celles qui m’ont fait être ce que je suis et m’ont donné des grilles de lectures me sont au contraire très familiers. Leurs vies courageuses à différents niveaux, leurs conseils, leur sagesse ont influé sur l’élaboration de mes idées. C’est important pour moi de réinscrire leurs apports dans l’histoire de mon afro-féminisme et de le réintégrer dans une histoire plus large d’un féminisme trop souvent blanco-européano-centrée. Le féminisme, le mien en tous cas, s’est construit AUSSI entre deux battements de portes, quand celles qui le portaient sans forcément en dire le nom étaient aux marges de ce que l’on considérait comme étant des sujets politiques.

 » tu es une femme, tu es noire et en plus tu ne viens pas d’une famille riche : tu vas devoir te battre ma fille. » 

 » Regarde ce que j’ai fait, j’étais mère seule sans diplôme ! »


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J’ai un vrai plaisir et une curiosité dévorante à écumer des textes universitaires, d’universitaires sur les concepts d’intersectionnalité, des féminismes noirs, sur les questions d’afroféminisme, parce que j’ai eu le privilège (et oui) d’aller à la fac et aussi de lire facilement l’anglais (ce qui n’est pas le cas de tout le monde). Peut-être qu’un jour j’en produirais, un valable (ou non) et je m’attellerai à redécouvrir ces textes de féministes noires FRANCOPHONES ensevelis sous la poussière . Pourtant l’afroféminisme que je défends ne peut se contenter, ne pourra jamais se contenter d’être utilisé comme un concept abstrait qui ne parle qu’à une minorité de personnes, parce qu’inacessible, trop compliqué ou etc. L’afroféminisme que je défends n’a pas vocation à être un sujet uniquement débattu par des gens qui possèdent des bac + 8 en sciences politiques ou en études de genre. L’afroféminisme que je défends me permet d’analyser la position sociale des femmes Noires comme marginalisées et plus généralement la notion de marginalisation , NOTAMMENT  de ce qu’on ne considère pas (ou moins) capables de produire un travail intellectuel, ou qui de fait ne sont pas désignés publiquement comme acteur et producteurs d’un débat intellectuel. Un discours et une analyse politique sur leurs vies, leurs conditions. Celleux qui n’ont ni le physique, ni le bon discours, ni la bonne ecriture.

M’enfin, je me perds. Mon afroféminisme n’est pas seulement le fait de lectures sur Cairn, loin de là. Tout ça aussi vient de conversations, de rencontres, de Mamie, de Mamans, de toutes ces anonymes qui n’auront sans doute jamais de chaire à l’Université. Mon afroféminisme, en plantant ses racines dans l’influence de ces aînées, reconnait leur apport critique et leur travail intellectuel. J’ai envie, ainsi, de décentrer le savoir académique comme seul savoir légitime. Parce qu’en vrai, j’ai envie que toutes les femmes noires se sentent légitimes à dire ce à quoi ressemble pour chacune d’entre elle l’afroféminisme. Qu’aucun média, aucun support n’est mieux qu’un autre. Que différentes manières d’adresser les oppressions sexistes, racistes, classistes et homophobes existent. Que ne pas avoir le vocabulaire « type universite » ou l’écriture « type dissertation », ce n’est pas grave. Qu’on peut se sentir concernée et intimement intéressée par le (les ?) courants afroféministe (s) et participer sans avoir lu  » une liste de lectures obligatoires ».

Vous êtes toutes les bienvenues, héroïnes du quotidien et/ou thésardes et autres chercheuses bac + 74.

Scander tant qu’il le faudra l’évidence. 

Dénoncer le racisme et le sexisme, le classisme et les différentes LBT-phobies que peuvent subir les femmes noires et pas qu’elles , ce n’est pas seulement être en colère, c’est réaffirmer à chaque coup de gueule notre humanité en tant que femme noire. 

En tant qu’afroféministe (et avant que je me décrive comme telle), je m’intéresse notamment aux questions de racisme et de sexisme. L’une des particularités des oppressions sexistes et racistes, c’est le processus de déshumanisation qui est à l’oeuvre. Quand tu es une femme noire, tu n’es plus vue comme une personne humaine : tu es un fantasme raciste, un objet qu’on peut toucher, tu appartiens à une masse indistincte qui agirait de la même manière parce que c’est un groupe « les femmes noires sont vénales, les femmes noires, toujours en train de parler fort, les femmes noires qui adorent le sexe ». Tu peux être le sujet des 10 mêmes blagues récurrentes sur tes cheveux, ta couleur de peau. Ton corps, objet soit de degoût, soit de fantasme démesuré, peut être touché, aggrippé, étudié, sans ton autorisation. Il est agressé, violenté. Il est colonisé, revendiqué par d’autres que toi. Il ne t’appartient plus. Il en est resté des traces de la colonisation, et ces traces se manifestent dans l’imaginaire de tous. Ces traces d’une période de soit-disant « partage des cultures » selon Fillon où les empires coloniaux européens (La France notamment) ont supprimé et systématiquement dénigré des groupes de leurs histoires, de leurs sociétés, de leurs modèles de références, de leurs langues. Une longue période pendant , en prétendant prétendant civiliser  (cf Jules Ferry), on a rejeté toute une partie du monde aux marges de l’humanité. 

                          

Splendide dessin de D.Mathieu Comics pour le film « Ouvrir la Voix » d’Amandine Gay. 

En regardant le film « Ouvrir La Voix » d’Amandine Gay, projeté sur grand écran, une impression de familiarité étonnante m’emplit. Non seulement parce que je suis l’une des interrogées mais aussi parce qu’en chacune des interviewée, je me retrouve. Je me vois. Et en les voyant, en me voyant en elle, en souriant devant nos parcours si différents et nos paroles qui s’entre-coupent presque, je me souviens : je n’ai pas l’habitude de voir des femmes noires si humaines à l’écran. Elles ne sont pas l’incarnation d’un archétype qui conforte certaines certitudes dans le fantasme qu’on se fait de LA femme noire. En face de nous, si proches, si différentes, si multiples, l’évidence s’impose au spectateur qui n’est pas habitué : elles sont humaines. Des êtres humains, que l’expérience de femme noire dans une société où la norme est construire par et pour les hommes blancs a forgé. Et cette expérience, l’affirmation de ces expériences de personnes vues comme anormales ne les rend pas moins humaines. Parce que l’expérience de l’humanité n’est pas forgée dans un prototype unique. 

« Sisters in Humanity » de Sanaa.K

Des esprits chagrins ne verront pas le cri d’humanité que nous poussons, que poussent les militantes afroféministes. Comme d’habitude, ils et elles définiront ces luttes comme communautaires, parce que l’universalité ne peut être définie que par des gens dont la race, le genre, la classe ne sont jamais nommés. D’autres critiques ne comprendront pas comment on peut à la fois expliciter cette expérience particulière de femme noire et exiger l’humanité et la dignité. Parce que l’humanité, et les droits à la dignité, à l’affirmation de sentiments humains, le droit à voyager partout dans le monde sans restrictions, la possibilité de participer à n’importe quelle discussion sans être de prime abord vu comme non-objectif, sont perçus comme étant un privilège réservé à un homme cisgenre blanc riche américano-européen.

Dessins de Massira Keita

Et pourtant. Être une afroféministe, c’est refuser l’affirmation implicite que seule une petite partie de la population a le droit à un traitement humain (la compassion, le respect, le droit à une justice équitable, le droit à espérer avoir la possibilité d’avoir une vie confortable voire prospère). C’est aussi pourquoi en tant qu’afroféministe, je me sens proche des luttes contre la transphobie, l’homophobie, la biphobie, l’islamophobie, l’antisémitisme, le classisme, la putophobie et d’autres. Parce que quand certain.es voient du communautarisme, je vois un rappel cinglant au fait que la dignité humaine ne devrait pas être soumise à conditions.

Assemblage des magnifiques dessins d’Iman Geddy à retrouver sur son Instagram 📸 imangeddy

Etre afroféministe, c’est réfléchir activement à comment déconstruire des systèmes d’oppressions qui s’appuient sur une conception étriquée et restreintes des droits de l’homme. C’est affirmer radicalement, sans fards, sans honte que les systèmes d’oppressions qui nous écrasent veulent nous diminuer, nous réduire et pourtant, telles que nous sommes, nous réaffirmons notre appartenance à l’humanité en tant que femmes noires et notre droit au respect et à la dignité. Sans négociation possible. 

Entre deux rives. 

Re-découvrir nos récits. Les pas de nos ancêtres. L’histoire de *l’immigration* (une part non négligeable de certains de nos récits, qui ne se limiteraient pas à ça) , contée publiquement par les rires abrutis que provoquent les accents de nos parents. Les gloires et les misères des cheminements de nos aieux et nos aïeules confinées aux salons privés,aux cuisines, entre deux portes, méritent la clarté aveuglante de la vérité. Les obstacles, nombreux, sur le chemin légitime de l’épanouissement et du bonheur, voeu finalement humain, méritent d’être racontés, déclarés, clamés. 

Je ne crois pas à l’assimilation. Cruelle punition qu’on inflige à celui qu’on a décidé différent. Dont l’histoire ne semble pas compter . Dissolution de nos histoires, dissolution de nos mémoires… comme si on effaçait les traces de nos parents dans le sable. Comme si rien ne comptait. Une injonction à l’abandon d’une partie de nos êtres pour embrasser un côté qui nous renverra à des côtes parfois lointaines. Certain.es d’entre nous sont voué.es à être entre deux chaises, entre deux rives, jamais à leur place, comme doublement absent.es. Certain.es d’entre nous sont obligé.es de refouler, se diminuer, disparaître un peu, pour atteindre un objectif chimérique, intégrer pleinement la seule société qui les a vu naître. Certain.es d’entre nous doivent jouer les archéologues, ressasser, chercher, exhumer la moindre trace d’une existence gommée par d’autres, honnie, renvoyée aux limbes de la mémoire du roman national. Certain.es d’entre nous dérivent entre deux rivages, s’agrippant au moindre objet nous paraissant familier, proche. 

La réalité acide fait disparaître le voile de mes illusions. Comment grandir, apprendre, découvrir, partager, l’histoire et la vie de mes ancêtres, dans un lieu qui aurait préféré que leurs mots, leurs maux, leur existence reste silencieuse ? Me débattre avec ce dilemne, entendre des gens qui disent qu’ils « rentrent », mais je sens le verbe inadapté, je ne « rentrerais » pas moi, je partirais. Partir d’un endroit violent qui se dit « maison » en te considérant comme un invité, pour découvrir une autre « maison » qui te voit comme un étranger, souvent bienvenu, étranger cependant. Penser faire le chemin inverse, comme si celui qui partait avait oublié quelque chose. 
Vouloir se raccrocher à une des deux rives, dériver. 

« Les marg(inalisé)es questionnent le centre. » C’est bien gentil tout ça mais…

Je précise que je n’invente rien, et que ce sont des longues conversations avec des ami.Es et des lectures de blogs de militant.es qui ont permis la production d’un tel texte.

Vendredi dernier, j’ai eu le privilège d’assister à une conférence sur l’intersectionnalité, à laquelle Kimberle Crenshaw, la chercheuse nord-américaine qui a produit notamment le concept (et la théorie politique) d’intersectionnalité donnait une intervention. Ce terme est présent depuis 2005 dans les milieux très fermés de l’université française, avec une traduction du texte « Cartographie des marges » dans les Cahiers du Genre. Il est réutilisé et popularisé en France par de nombreuses féministes, d’abord racisées (afro-féministes, féministes-anticolonialistes/décoloniales) pour illustrer l’imbrication des rapports de dominations auxquelles elles sont soumises et ainsi affiner l’analyse d’oppressions multiples. 

Je suis en train de lire l’apport de Sirma Bilge sur la question de l’intersectionnalité, universitaire dont on m’a beaucoup parlé, donc j’ai vraiment peur de faire de la mauvaise paraphrase et je viendrais modifier si besoin. Mais je m’interroge : si la mise en pratique de l’intersectionnalité dans un contexte politique, c’est de permettre aux marginalisé.es d’interroger les conditions de leur marginalisation, et ainsi d’interroger les dominants et le centre, comment on rend ça concrètement possible ? 

Vendredi, Émilia Roig, une des intervenantes de la conférence, réaffirmait l’importance et la place des militant.es féministes racisées francophones pour replacer ce terme au coeur des préoccupations féministes et déploraient l’absence desdites contributrices au débat scientifique (oui, oui) dans ce lieu. J’ai d’ailleurs apprécié le fait qu’on parle autant de « colonisation » ou de  » gentrification » de l’intersectionnalité. Et je pense que c’est aussi parce que ce terme s’est construit comme une critique de mouvements sociaux incomplets que j’attache de l’importance à CONSTAMMENT POLITISER CETTE QUESTION. Constamment interroger nos propres pratiques quand on traite de cette question. Parce que concrètement, perso, en tant qu’étudiante, j’adore aller à des conférences sur l’intersectionnalité, mais si il n’y a aucune critique des institutions qui reçoivent ces conférences qui est faite dans le même temps (AKA DES UNIVERSITÉS QUI REPRODUISENT L’IDÉE SELON LAQUELLE LE SAVOIR EST MAJORITAIREMENT BLANC ET MASCULIN ET RICHE ET QUE C’EST LA NORME ENTRETENUE), je vois pas quelle est la finalité. Et selon moi (mais je peux me tromper), on peut pas dissocier le concept d’intersectionnalité de sa visée politique, et de son outil permettant la réflexivité et la critique politique. Sinon, ça devient vite du « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». 

 La manière dont on parle d’intersectionnalité, qui en parle, pour qui est fondamentale. (Petit aparté pour Amandine Gay qui disait déjà ça depuis l’année dernère en pleine conf). Déso pas déso mais quand tu fais une conf dans le 6e, à Sciences Po selon moi tu t’attends déjà à un certain public, et perso j’avais du mal à me détacher du malaise que je ressentais. Comme si j’étais pas à ma place (et j’entends déjà ma mère crier « t’es à ta place partout ma fille », MENFIN BON). A titre d’exemple, quand je suis allée à la conférence sur les Feminismes Noirs et les WOC en Europe à Edimburg, organisée par des femmes racisées, Akwugo Emejulu notamment, j’ai pas du tout ressenti la même chose. Pareil pour les séries de colloques et de prise de paroles organisées à Paris 8 appelées « Paroles Non Blanches » ou pour la conférence sur l’afro-féminisme organisée par l’ADEAS (dont je parle ici). L’intersectionnalité n’était pas juste un objet de discussion scientifique, c’était également un outil sur lequel les personnes qui ont préparé la conférence se sont appuyé.es pour organiser ceci. D’ailleurs, Kimberlé Crenshaw explique qu’elle a pu aussi concevoir ce concept d’intersectionnalité parce qu’elle gravitait dans des cercles militants où on parlait de néo-marxisme, d’antiracisme et de féminisme (sans parler du fait que les universités US ont des départements d’African-American studies, de Black Ethnics Studies de gender studies etc). Ce n’est pas seulement les discussions scientifiques dans des murs somme toute relativement fermés (soyons honnêtes deux secondes)  qui ont fait naître ce concept, c’est aussi le fait d’avoir eu des sources diverses de savoirs toutes vus comme étant légitimes.

De la même manière, Émilia Roig a parlé du pillage des « blogs » et j’ai trouvé ça intéressant parce qu’elle renvoyait aussi à la question de la « colonisation de l’intersectionnalité« . Et effectivement, on peut le constater. Si on part du principe que les lieux de productions de savoir légitime, l’université et l’académie, sont aussi des lieux exclusifs et excluants, on comprend alors que les critiques de ces systèmes oppressifs vont naître en dehors et à la marge desdits lieux. Et d’ailleurs vont pas prendre la forme que reconnaissent lesdits lieux : ça peut être par le chant, la danse, ou encore d’autres moyens mais qui évidemment ne seront pas reconnus comme savoirs*. Qu’est ce qui se passe quand les universités et les universitaires ne reconnaissent pas les acteur/actrices et les « transporteur.euses. » de concepts qu’ils/elles vont réutiliser pourtant dans des débats inaccessibles (par le lieu comme par la forme – langage tenu, durée, modalités de l’évènement- )aux autres ? Qu’est-ce qui se passe quand ces critiques (toujours pas reconnues par des institutions de légitimations) sont dépouillées de leur savoir parce que l’endroit où ils.elles choisissent de vocaliser leurs réflexions (Internet, les blogs, Twitter) n’est pas protégé par des cadres type « propriétés individuelles » et que leurs pensées sont récupérées par des personnes qui peuvent réutiliser ces idées à leur propre profit (social, académique ou financier) ? 

J’ai vu une intellectuelle afrodescendante traiter d’un sujet. Le même sujet s’est retrouvé dans un article quelques jours plus tard, par une personne qui sera payée mais qui, j’en suis sûre, se dirait « intersectionnelle ». Et le PIRE, c’est qu’on va reprocher à la personne qui vocalise ses critiques d’être ingrate, chiante,  » parce que l’important c’est la visibilité hein !! L’important, c’est le message !!« .  Ça arrive tout le temps, l’intellectuelle womanist noire-américaine Trudy le dit depuis des années, comme des blogueurs et blogueuses francophones. 

COMMENT ÇA MARCHE AU JUSTE ? C’est bien gentil de s’intéresser à l’intersectionnalité etc mais si ca se voit pas dans les pratiques des gens qui prétendent le faire , c’est limite souiller le texte, et le vider de toute sa chair. Dans ce fléau qu’on appelle le pillage intellectuel (qui touche plein de monde), certain.es sont plus fragiles, encore plus à même d’être exclu.es et vulnérables. Parce qu’exclu.es desdits lieux « classiques » de productions/transmissions du savoir. Parce que vues comme étant  » pas assez légitimes » pour être cité.es, invité.es et RÉMUNÉRÉS quelque soit le sujet. 

Pensez-y la prochaine fois que vous voulez faire un article/un colloque/une conf sur l’intersectionnalité/les féminismes noirs/décoloniaux  (et toutes sortes de sujets qui impliqueraient des dominés finalement mais je vais parler de ce qui me concerne.). Et en toute sincérité, ça fait des années que je vois de telles critiques donc bon : ÇA URGE.