Du salon de Clamart au clip « Musique Nègre » : le Tumulte Noir a de beaux jours devant lui.

« Un article NON EXHAUSTIF sur mes lectures du moment, il y en aura certainement d’autres.

Après des semaines de débats franchement épuisants moralement sur les violences policières, sur l’usage de mots racistes soit-disant convenables comme « Bamboula », me replonger dans l’étude du « Tumulte Noir » ( cf J.A Boittin)  qu’a connu la France pendant l’entre-guerre est à la fois rafraichissant et rassérénant. Alors que nos livres d’histoire français débordent d’images humiliantes sur les représentations coloniales type « Ya Bon Banania », les affiches de l’exposition coloniale, mes yeux et mon coeur s’émeuvent de toutes les découvertes enfouies et mon anglais bancal franchit la barrière de la langue des articles que je lis.  Lire la suite

Des news en pagaille…

Bien, il est temps de donner quelques petites nouvelles, avant de laisser la place  articles habituels :

  • Le blog a enfin une page facebook : J’y partagerais mes évènements et les endroits où je me suis exprimée mais aussi les choses qui m’ont interpellé, énervé, émerveillée, soulée (et sûrement beaucoup d’articles de presse sur la politique, BEWARE ! :). Retrouvez moi là bas 🙂
  • Vous pouvez aussi me retrouver sur Atoubaa, un média dédié aux femmes noires francophones, où j’anime la revue « Parti Pris » orientée sur la politique. J’écris aussi pour  le webzine culturel  » Deuxième Page » !
  • Le vendredi 17 février, je participe à un café-débat à Lyon sur l’afro-féminisme ! J’espère voir certains d’entre vous. 16729206_1046760868763811_8633985748511966196_n

Je vous réserve encore d’autres surprises mais ce sera pour une prochaine fois 🙂

Scander tant qu’il le faudra l’évidence. 

Dénoncer le racisme et le sexisme, le classisme et les différentes LBT-phobies que peuvent subir les femmes noires et pas qu’elles , ce n’est pas seulement être en colère, c’est réaffirmer à chaque coup de gueule notre humanité en tant que femme noire. 

En tant qu’afroféministe (et avant que je me décrive comme telle), je m’intéresse notamment aux questions de racisme et de sexisme. L’une des particularités des oppressions sexistes et racistes, c’est le processus de déshumanisation qui est à l’oeuvre. Quand tu es une femme noire, tu n’es plus vue comme une personne humaine : tu es un fantasme raciste, un objet qu’on peut toucher, tu appartiens à une masse indistincte qui agirait de la même manière parce que c’est un groupe « les femmes noires sont vénales, les femmes noires, toujours en train de parler fort, les femmes noires qui adorent le sexe ». Tu peux être le sujet des 10 mêmes blagues récurrentes sur tes cheveux, ta couleur de peau. Ton corps, objet soit de degoût, soit de fantasme démesuré, peut être touché, aggrippé, étudié, sans ton autorisation. Il est agressé, violenté. Il est colonisé, revendiqué par d’autres que toi. Il ne t’appartient plus. Il en est resté des traces de la colonisation, et ces traces se manifestent dans l’imaginaire de tous. Ces traces d’une période de soit-disant « partage des cultures » selon Fillon où les empires coloniaux européens (La France notamment) ont supprimé et systématiquement dénigré des groupes de leurs histoires, de leurs sociétés, de leurs modèles de références, de leurs langues. Une longue période pendant , en prétendant prétendant civiliser  (cf Jules Ferry), on a rejeté toute une partie du monde aux marges de l’humanité. 

                          

Splendide dessin de D.Mathieu Comics pour le film « Ouvrir la Voix » d’Amandine Gay. 

En regardant le film « Ouvrir La Voix » d’Amandine Gay, projeté sur grand écran, une impression de familiarité étonnante m’emplit. Non seulement parce que je suis l’une des interrogées mais aussi parce qu’en chacune des interviewée, je me retrouve. Je me vois. Et en les voyant, en me voyant en elle, en souriant devant nos parcours si différents et nos paroles qui s’entre-coupent presque, je me souviens : je n’ai pas l’habitude de voir des femmes noires si humaines à l’écran. Elles ne sont pas l’incarnation d’un archétype qui conforte certaines certitudes dans le fantasme qu’on se fait de LA femme noire. En face de nous, si proches, si différentes, si multiples, l’évidence s’impose au spectateur qui n’est pas habitué : elles sont humaines. Des êtres humains, que l’expérience de femme noire dans une société où la norme est construire par et pour les hommes blancs a forgé. Et cette expérience, l’affirmation de ces expériences de personnes vues comme anormales ne les rend pas moins humaines. Parce que l’expérience de l’humanité n’est pas forgée dans un prototype unique. 

« Sisters in Humanity » de Sanaa.K

Des esprits chagrins ne verront pas le cri d’humanité que nous poussons, que poussent les militantes afroféministes. Comme d’habitude, ils et elles définiront ces luttes comme communautaires, parce que l’universalité ne peut être définie que par des gens dont la race, le genre, la classe ne sont jamais nommés. D’autres critiques ne comprendront pas comment on peut à la fois expliciter cette expérience particulière de femme noire et exiger l’humanité et la dignité. Parce que l’humanité, et les droits à la dignité, à l’affirmation de sentiments humains, le droit à voyager partout dans le monde sans restrictions, la possibilité de participer à n’importe quelle discussion sans être de prime abord vu comme non-objectif, sont perçus comme étant un privilège réservé à un homme cisgenre blanc riche américano-européen.

Dessins de Massira Keita

Et pourtant. Être une afroféministe, c’est refuser l’affirmation implicite que seule une petite partie de la population a le droit à un traitement humain (la compassion, le respect, le droit à une justice équitable, le droit à espérer avoir la possibilité d’avoir une vie confortable voire prospère). C’est aussi pourquoi en tant qu’afroféministe, je me sens proche des luttes contre la transphobie, l’homophobie, la biphobie, l’islamophobie, l’antisémitisme, le classisme, la putophobie et d’autres. Parce que quand certain.es voient du communautarisme, je vois un rappel cinglant au fait que la dignité humaine ne devrait pas être soumise à conditions.

Assemblage des magnifiques dessins d’Iman Geddy à retrouver sur son Instagram 📸 imangeddy

Etre afroféministe, c’est réfléchir activement à comment déconstruire des systèmes d’oppressions qui s’appuient sur une conception étriquée et restreintes des droits de l’homme. C’est affirmer radicalement, sans fards, sans honte que les systèmes d’oppressions qui nous écrasent veulent nous diminuer, nous réduire et pourtant, telles que nous sommes, nous réaffirmons notre appartenance à l’humanité en tant que femmes noires et notre droit au respect et à la dignité. Sans négociation possible. 

Entre deux rives. 

Re-découvrir nos récits. Les pas de nos ancêtres. L’histoire de *l’immigration* (une part non négligeable de certains de nos récits, qui ne se limiteraient pas à ça) , contée publiquement par les rires abrutis que provoquent les accents de nos parents. Les gloires et les misères des cheminements de nos aieux et nos aïeules confinées aux salons privés,aux cuisines, entre deux portes, méritent la clarté aveuglante de la vérité. Les obstacles, nombreux, sur le chemin légitime de l’épanouissement et du bonheur, voeu finalement humain, méritent d’être racontés, déclarés, clamés. 

Je ne crois pas à l’assimilation. Cruelle punition qu’on inflige à celui qu’on a décidé différent. Dont l’histoire ne semble pas compter . Dissolution de nos histoires, dissolution de nos mémoires… comme si on effaçait les traces de nos parents dans le sable. Comme si rien ne comptait. Une injonction à l’abandon d’une partie de nos êtres pour embrasser un côté qui nous renverra à des côtes parfois lointaines. Certain.es d’entre nous sont voué.es à être entre deux chaises, entre deux rives, jamais à leur place, comme doublement absent.es. Certain.es d’entre nous sont obligé.es de refouler, se diminuer, disparaître un peu, pour atteindre un objectif chimérique, intégrer pleinement la seule société qui les a vu naître. Certain.es d’entre nous doivent jouer les archéologues, ressasser, chercher, exhumer la moindre trace d’une existence gommée par d’autres, honnie, renvoyée aux limbes de la mémoire du roman national. Certain.es d’entre nous dérivent entre deux rivages, s’agrippant au moindre objet nous paraissant familier, proche. 

La réalité acide fait disparaître le voile de mes illusions. Comment grandir, apprendre, découvrir, partager, l’histoire et la vie de mes ancêtres, dans un lieu qui aurait préféré que leurs mots, leurs maux, leur existence reste silencieuse ? Me débattre avec ce dilemne, entendre des gens qui disent qu’ils « rentrent », mais je sens le verbe inadapté, je ne « rentrerais » pas moi, je partirais. Partir d’un endroit violent qui se dit « maison » en te considérant comme un invité, pour découvrir une autre « maison » qui te voit comme un étranger, souvent bienvenu, étranger cependant. Penser faire le chemin inverse, comme si celui qui partait avait oublié quelque chose. 
Vouloir se raccrocher à une des deux rives, dériver. 

« Les marg(inalisé)es questionnent le centre. » C’est bien gentil tout ça mais…

Je précise que je n’invente rien, et que ce sont des longues conversations avec des ami.Es et des lectures de blogs de militant.es qui ont permis la production d’un tel texte.

Vendredi dernier, j’ai eu le privilège d’assister à une conférence sur l’intersectionnalité, à laquelle Kimberle Crenshaw, la chercheuse nord-américaine qui a produit notamment le concept (et la théorie politique) d’intersectionnalité donnait une intervention. Ce terme est présent depuis 2005 dans les milieux très fermés de l’université française, avec une traduction du texte « Cartographie des marges » dans les Cahiers du Genre. Il est réutilisé et popularisé en France par de nombreuses féministes, d’abord racisées (afro-féministes, féministes-anticolonialistes/décoloniales) pour illustrer l’imbrication des rapports de dominations auxquelles elles sont soumises et ainsi affiner l’analyse d’oppressions multiples. 

Je suis en train de lire l’apport de Sirma Bilge sur la question de l’intersectionnalité, universitaire dont on m’a beaucoup parlé, donc j’ai vraiment peur de faire de la mauvaise paraphrase et je viendrais modifier si besoin. Mais je m’interroge : si la mise en pratique de l’intersectionnalité dans un contexte politique, c’est de permettre aux marginalisé.es d’interroger les conditions de leur marginalisation, et ainsi d’interroger les dominants et le centre, comment on rend ça concrètement possible ? 

Vendredi, Émilia Roig, une des intervenantes de la conférence, réaffirmait l’importance et la place des militant.es féministes racisées francophones pour replacer ce terme au coeur des préoccupations féministes et déploraient l’absence desdites contributrices au débat scientifique (oui, oui) dans ce lieu. J’ai d’ailleurs apprécié le fait qu’on parle autant de « colonisation » ou de  » gentrification » de l’intersectionnalité. Et je pense que c’est aussi parce que ce terme s’est construit comme une critique de mouvements sociaux incomplets que j’attache de l’importance à CONSTAMMENT POLITISER CETTE QUESTION. Constamment interroger nos propres pratiques quand on traite de cette question. Parce que concrètement, perso, en tant qu’étudiante, j’adore aller à des conférences sur l’intersectionnalité, mais si il n’y a aucune critique des institutions qui reçoivent ces conférences qui est faite dans le même temps (AKA DES UNIVERSITÉS QUI REPRODUISENT L’IDÉE SELON LAQUELLE LE SAVOIR EST MAJORITAIREMENT BLANC ET MASCULIN ET RICHE ET QUE C’EST LA NORME ENTRETENUE), je vois pas quelle est la finalité. Et selon moi (mais je peux me tromper), on peut pas dissocier le concept d’intersectionnalité de sa visée politique, et de son outil permettant la réflexivité et la critique politique. Sinon, ça devient vite du « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». 

 La manière dont on parle d’intersectionnalité, qui en parle, pour qui est fondamentale. (Petit aparté pour Amandine Gay qui disait déjà ça depuis l’année dernère en pleine conf). Déso pas déso mais quand tu fais une conf dans le 6e, à Sciences Po selon moi tu t’attends déjà à un certain public, et perso j’avais du mal à me détacher du malaise que je ressentais. Comme si j’étais pas à ma place (et j’entends déjà ma mère crier « t’es à ta place partout ma fille », MENFIN BON). A titre d’exemple, quand je suis allée à la conférence sur les Feminismes Noirs et les WOC en Europe à Edimburg, organisée par des femmes racisées, Akwugo Emejulu notamment, j’ai pas du tout ressenti la même chose. Pareil pour les séries de colloques et de prise de paroles organisées à Paris 8 appelées « Paroles Non Blanches » ou pour la conférence sur l’afro-féminisme organisée par l’ADEAS (dont je parle ici). L’intersectionnalité n’était pas juste un objet de discussion scientifique, c’était également un outil sur lequel les personnes qui ont préparé la conférence se sont appuyé.es pour organiser ceci. D’ailleurs, Kimberlé Crenshaw explique qu’elle a pu aussi concevoir ce concept d’intersectionnalité parce qu’elle gravitait dans des cercles militants où on parlait de néo-marxisme, d’antiracisme et de féminisme (sans parler du fait que les universités US ont des départements d’African-American studies, de Black Ethnics Studies de gender studies etc). Ce n’est pas seulement les discussions scientifiques dans des murs somme toute relativement fermés (soyons honnêtes deux secondes)  qui ont fait naître ce concept, c’est aussi le fait d’avoir eu des sources diverses de savoirs toutes vus comme étant légitimes.

De la même manière, Émilia Roig a parlé du pillage des « blogs » et j’ai trouvé ça intéressant parce qu’elle renvoyait aussi à la question de la « colonisation de l’intersectionnalité« . Et effectivement, on peut le constater. Si on part du principe que les lieux de productions de savoir légitime, l’université et l’académie, sont aussi des lieux exclusifs et excluants, on comprend alors que les critiques de ces systèmes oppressifs vont naître en dehors et à la marge desdits lieux. Et d’ailleurs vont pas prendre la forme que reconnaissent lesdits lieux : ça peut être par le chant, la danse, ou encore d’autres moyens mais qui évidemment ne seront pas reconnus comme savoirs*. Qu’est ce qui se passe quand les universités et les universitaires ne reconnaissent pas les acteur/actrices et les « transporteur.euses. » de concepts qu’ils/elles vont réutiliser pourtant dans des débats inaccessibles (par le lieu comme par la forme – langage tenu, durée, modalités de l’évènement- )aux autres ? Qu’est-ce qui se passe quand ces critiques (toujours pas reconnues par des institutions de légitimations) sont dépouillées de leur savoir parce que l’endroit où ils.elles choisissent de vocaliser leurs réflexions (Internet, les blogs, Twitter) n’est pas protégé par des cadres type « propriétés individuelles » et que leurs pensées sont récupérées par des personnes qui peuvent réutiliser ces idées à leur propre profit (social, académique ou financier) ? 

J’ai vu une intellectuelle afrodescendante traiter d’un sujet. Le même sujet s’est retrouvé dans un article quelques jours plus tard, par une personne qui sera payée mais qui, j’en suis sûre, se dirait « intersectionnelle ». Et le PIRE, c’est qu’on va reprocher à la personne qui vocalise ses critiques d’être ingrate, chiante,  » parce que l’important c’est la visibilité hein !! L’important, c’est le message !!« .  Ça arrive tout le temps, l’intellectuelle womanist noire-américaine Trudy le dit depuis des années, comme des blogueurs et blogueuses francophones. 

COMMENT ÇA MARCHE AU JUSTE ? C’est bien gentil de s’intéresser à l’intersectionnalité etc mais si ca se voit pas dans les pratiques des gens qui prétendent le faire , c’est limite souiller le texte, et le vider de toute sa chair. Dans ce fléau qu’on appelle le pillage intellectuel (qui touche plein de monde), certain.es sont plus fragiles, encore plus à même d’être exclu.es et vulnérables. Parce qu’exclu.es desdits lieux « classiques » de productions/transmissions du savoir. Parce que vues comme étant  » pas assez légitimes » pour être cité.es, invité.es et RÉMUNÉRÉS quelque soit le sujet. 

Pensez-y la prochaine fois que vous voulez faire un article/un colloque/une conf sur l’intersectionnalité/les féminismes noirs/décoloniaux  (et toutes sortes de sujets qui impliqueraient des dominés finalement mais je vais parler de ce qui me concerne.). Et en toute sincérité, ça fait des années que je vois de telles critiques donc bon : ÇA URGE.  

They say I gotta let it go….

​Toujours une fille grosse et, AfroFéministe qui danse sur les tables.

 CertainEs d’entre vous semblent bien confortables, féminisme décolonial, ça va jusqu’à ce qu’on vous demande de la solidarité. Et pourtant, parfois, c’est toujours la même chose, les alliés temporaires glissent dans le silence… disparition, pouf… Vous n’avez jamais existé. Silence, silence… 

Des *alliés* qui veulent se déconstruire mais sont discrets. Des mecs blancs qui savent leurs privilèges et qui veulent pas les risquer. Parce que bon, souffrir de ce que vivent les populations stigmatisées, euh c’est moyen drôle en fait. Et pourtant, ils veulent être vus comme les mecs blancs « déconstruits » (qu’est ce que c’est que ce foutu truc, d’ailleurs ? Être *déconstruit* ça n’a absolument aucun sens), parce qu’apparemment l’esthétique est sympa mais est-ce que ça sert aux personnes qu’ils prétendent aider ? Surtout quand un soir, le conditionnement social revient au galop (il revient toujours au galop, soyons honnêtes), et il faut discuter, discuter. Et puis faut être disponible, aussi, pédagogue, calme, gentille, douce, quand tu n’as qu’une envie c’est de crier.  Alors que le monde est fait pour ces mecs blancs. Se réduire, s’excuser, se singulariser, faire des stratégies parce qu’on le veut ce putain d’appartement/logement ! Expliquer pour la énième fois que la victimisation c’est un concept débile et visant à silencier, blablabla. 

Et à nouveau, seule avec mes soeurs, au front, à la guerre…. 

« Ah tes tweets sur le racisme, c’est bien c’est continue, TU GÈRES par contre, tu m’excuseras hein, je vais pas me retenir de te traiter de p*te. Te dégrader, te soumettre, te rabaisser, d’ailleurs t’as pas de cheveux non, hi hi ? T’as pas honte de nous soûler avec tes histoires de féminisme, on dirait Ni Putes Ni Soumises, tu vois, t’es qu’une vendue, souillée, d’ailleurs c’est bien connu hein les afrofem, elles couchent qu’avec des Blancs, t’es pas une vraie !  »

Les traitesses à la cause, ces corps qu’on méprise tout en le considérant comme propriétaire. Ton corps ne t’appartient pas, ta négritude est conditionnelle, tes cris de frustration sont secondaires 

Et à nouveau, seule avec mes soeurs, au front, à la guerre. Silence, silence. 

Silence, pas devant les autres, tu joues à quoi là  ? T’es bête ou quoi, tu veux te faire instrumentaliser ? Lavons notre linge sale en famille  ! On en parlera plus tard, daccord ? Plus tard, plus tard… Silence, silence ! 

Silencieux, même les soutiens d’alliés éphémères le sont. 

“Féminisme, c’est joli ça tiens, elles parlent bien, on les entend, qu’elles sont bien élevées, qu’elles présentent bien… derrière, derrière. OK, c’est bon les filles, on vous a bien entendu, on vous a bien compris, mais vous commencez à être un peu embêtantes. Un peu agaçantes. Vosi histoires de cheveux là, toi t’en as d’ailleurs ? 

Vous en avez pas marre de vos histoires de racisme  ? Moi aussi, je suis une femme, je suis aussi oppressée, je peux pas ÊTRE RACISTE, je viens t’AIDER c’est tout ! Je suis pas un homme hein ! 

 Je suis avec un Noir.e d’ailleurs. Ma copine est Noir.e d’ailleurs, attends je l’appelle, utilise comme alibi, caution, bouclier, gilet-pare balle. Ta colère me fait peur, attends je vais chercher les Noir.es, pour qu’ils viennent me protéger, BATTEZ VOUS, je veux rester protégée, sacrifiez-vous allez y ! Ah attends, maintenant je sais. J’ai compris. Tais toi, reste derrière, exploitée, pas payée, pendant que j’expose AU MONDE comment je suis trop smart, conscientisée, éveillée, émancipée. ” 

Et à nouveau, seule avec mes soeurs, au front, à la guerre…
Naviguer, rêver du SMIC, tiraillée entre les rêves de stabilisation de ma grand-mère, les fantômes de ses sacrifices et en même temps… s’accrocher à des diplômes dont on t’a dit qu’ils étaient ta seule porte de sortie, parce que t’as pas de filet de secours, parce qu’il faut encore courir, du chemin à parcourir pour pouvoir respirer. T’en vouloir des chemins qu’on te propose, t’interroger, vouloir survivre, vivre. 

Solange Knowles, étoile brillante dans le ciel de Kiyémis. 

Je vais parler de Solange comme une fan, et pas comme une critique artistique, donc excusez mon langage dithyrambique. 

Solange Knowles donc. Je devrais remonter jusqu’au premier épisode de « Penny Proud » (the Proud Family, un dessin animé qui passait sur Disney Channel où la fille était une jeune ado Noire. ), moment de ma rencontre musicale avec Solange Knowles, mais ce ne serait pas honnête, puisqu’à l’époque, je ne la connaissais pas vraiment en tant qu’artiste. Je ne lui ferais pas l’injustice de la ramener constamment à sa soeur, donc je préfère me concentrer sur mon véritable coup de coeur. 2009, I Decided Part II passe à la télé. Le côté pop revival des années 60 du clip me plaît, l’originalité du son me donne envie d’aller plus loin. Le morceau T.O.N.Y aiguise encore plus ma curiosité. Sonorités jazzy, clip en Noir et Blanc, un vent de fraîcheur dans ma playlist décidément monotone. Je Google vaguement « Sol-Angel And The Hadley St-Dreams » entre deux fiches de révisions du bac de français quand soudain… Sandcastle Disco explose dans mes oreilles. Le printemps, le soleil, la joie mises en musique. La joie. Le coup de foudre est de mise. Sandcastle Disco, c’est mon hymne, ma sonnerie de téléphone. C’est la musique dont je ne me lasse pas, qui m’accompagne à mes épreuves, qui me tire de mes moments de tristesse, c’est la musique qui résonne dans la salle de bains quand je me prépare pour mes premières soirées. Sandcastle Disco, c’est la bande-son de l’insouciance de la fin de mes années lycées.Comment ensuite ne pas aimer Sol-Angel And The Hadley St Dreams ? La douceur de 6’o clock Blues ou de Cosmic Journey qui contre-balance avec les rythmes endiablés de Would I’ve Been The One ou de Dancing In The Dark ? A partir de ce moment, Solange est d’une mes artistes musicales favorites, encore peu connue en France mais qu’importe.

Sol-Angel & The Hadley St Dreams – Geffen Records – 2008

Au début des années 2010, Solange acquiert de plus en plus en plus de reconnaissance, et devient une it-girl, représentante de celles qui portent leurs cheveux naturellement crépus sur les tapis rouges.Quel plaisir j’ai à la voir de plus en plus sur les couvertures des blogs, vantée comme une Fashion icon (même si, en toute honnêteté, je n’y connais que très peu en Fashion/mode). De « lanceuse de tendances » à directrice artistique chez Puma, Solange acquiert une forte notoriété (en tous cas de ce que je peux constater.). 

Vient le début de l’automne 2012. L’EP True. L’iconique Losing You. Le clip avec des sapeurs congolais. Les lumières de Cape Town. Les danses endiablées. Losing You. La couleur de la vidéo, la joie de la musique crépite dans mes oreilles. Et je retrouve presque la sensation que m’a procuré Sandcastle Disco la première fois que je l’ai entendue. Presque. L’insouciance a un goût doux-amer, la mélodie a un côté un peu nostalgique. Cette joie qu’on essaie de rattraper à chaque écoute est éphémère, à la fin de la chanson, elle n’est déjà plus qu’un souvenir. J’ai l’impression que cette course (é)perdue résonne dans tout l’album, notamment dans Lovers In The Parking Lot et dans Bad Girls (Verdine Version). Ce sentiment résonne tellement en moi, qu’il m’accompagne lors de la découverte de la vie nocturne parisienne. Solange réussit à me rendre encore plus accro à sa musique, à son personnage. A chaque fois que je rentre au petit matin, les accords de basse de « Bad Girls » me reviennent aux oreilles. Je fredonne la mélodie en essuyant le maquillage de la veille.

True – Terrible Records – 2012

Je regarde les vidéos de ses concerts, je rêve d’assister à une de ses représentations… en janvier 2013, j’y vais. Je suis un peu déçue, car le public n’avait pas l’air très réceptif à la mélodie ( « contemplatif » dira les Inrocks), mais heureusement, j’étais avec des amis (et une fan qui connaissait aussi toutes les paroles. Vive les fans.).

True est magnifique et est bien, bien trop court. J’en veux plus que ces 6,7 joyaux, que j’ai déjà écouté des dizaines de fois. Un pro de la musique me dira  » Mais c’est ça les E.P Kiyémis ! ». Mais c’est difficile de se contenter de ça, alors que les mois passent et qu’on attend avec impatience, la nouvelle oeuvre, le nouveau morceau, le nouveau visuel que nous propose l’artiste. Je suis pages fb, comptes Twitter et Instagram, c’est tout juste si je n’ai pas une alerte Google. 

Ses coups de gueules, cris de colère face à l’injustice du racisme structurel aux US, ses prises de position en tant que femme noire vivant dans une société raciste et patriarcale me dépriment et me  ravissent. Pour être honnête, j’ai l’impression de la voir mûrir et grandir comme artiste mais aussi comme activiste, et j’ai l’impression qu’elle accompagne mes propres réflexions sur ma situation en tant que femme noire. La voir créer son site « Saint Heron » et s’en servir pour nous faire découvrir des artistes (notamment Kelela) peu connus du grand public (et je m’inclus dans cette appellation) était fort enrichissant. Assister à l’expression publique de sa conscientisation était encore plus gratifiant. 

Et puis soudain, 2016. « A Seat At The Table« . Wow. C’est différent. Comprenez-moi bien, Solange a toujours été différente pour moi, mais là c’est vraiment différent. A travers les mélodies plutot lentes et douces. L’insouciance a laissé la place à la colère et à la lassitude. La colère assumée, revendiquée. Alors que j’avais l’impression de m’enfuir, de m’envoler avec ses deux derniers opus, A Seat At The Table est profondément ancré dans 2016, dans la réalité des US. A Seat At The Table reflète sa réalité de femme Noire, à qui on a touché les cheveux sans demander un nombre incalculable de fois, à qui on a demandé pourquoi elle était aussi en colère. « Pourquoi tu parles de racisme et de sexisme ? ». »Pourquoi tu es aussi susceptible ? » Mon Dieu, Cranes In The Sky est tellement… intime. Tellement proche. Quand elle dit  » I tried to dance it away… », ça me fait tellement penser aux fois où la danse (souvent en soirée) a été un échappatoire, un endroit où je ne réfléchis plus. Mais fuir ne suffit pas, fuir est impossible.  Un album avec beaucoup d’interludes parlés, sur la difficulté de vivre aux US quand on est Noir.E, qui accompagnent sa volonté de faire entendre les idées de son entourage sur la question du racisme aux US. J’ai particulièrement aimé l’interlude où elle laisse sa mère parler. Tina Lawson explique que leur foyer a toujours été pro-Noir.E, et j’ai eu l’impression d’entendre parler ma mère, quand on discute toutes les deux dans la cuisine. 

A Seat At The Table – Saint Columbia – 2016

« All my niggas in the whole world…. […]

This shit is FOR US. THIS SHIT IS FOR US » – F.U.B.U . 

OUI Solange ! Le plaisir de voir une grosse partie de mon fil d’actu sur Twitter exploser. De se sentir concernée. De se sentir à sa place. Solange nomme son album  » A Seat A The Table » (ce qui me rappelle beaucoup les discours de Viola Davis sur le manque d’opportunités des femmes Noires à Hollywood) mais j’ai l’impression qu’elle veut retourner un peu la table. Surtout quand j’écoute une de mes chansons favorites de l’album « Don’t Wish Me Well. » Ce que je comprends à travers ces chansons, c’est qu’elle est déterminée à aller à fond dans ce qu’elle entreprend, de ne pas essayer d’adoucir sa personnalité, de dire sans transiger ses opinions.  

Dans une conversation avec sa mère sur son site Saint Heron, elle dit elle même que cet album a aussi pour but d’aider à panser certaines plaies. Et j’apprécie aussi cet album pour ça. Parce qu’il y a aussi une nécessité de reconnaître que dans les situations d’oppressions (ici, racisme et sexisme), ceux qui y sont soumis souffrent. La colère, aussi légitime qu’elle soit, est éreintante. Le combat, crier, se débattre, expliquer encore, c’est fatiguant aussi. C’est à ces instant que j’aime d’autant plus la douceur des mélodies de l’album. 

Alternant entre colère, affirmation d’un amour de soi, A Seat At The Table me ravit, me nourrit, m’apaise et me donne encore plus envie d’entendre les voix des femmes Noires françaises artistes qui parlent d’une réalité française. Aller ouvrir un livre de Léonora Miano, admirer le travail des jeunes femmes derrière les sites Atoubaa et Nothing But The Waxattendre les projets de mon amie Mrs Rootsassister à des manifs dénonçant le racisme et le sexisme avec Mwasi, me reposer devant une vidéo avec The Nerdies Factory…  A Seat At The Table me renvoie aussi à tous ces projets, initiatives faites « Pour Nous, Par Nous ». Cet album-cadeau créé par une femme Noire me (re)donne envie de écrire, de produire, de me battre et de relever la tête. Merci Solange.