Femmes noires et (luttes au) travail.

 

Alors que le Nouvel Obs vient de faire une critique élogieuse du livre de Karen Messing sur « Le Calvaire Invisible des femmes de ménage« , il m’est paru opportun de faire un bref article relatant quelques une des luttes des femmes noires dans le monde du travail. A travers ce récapitulatif, il me paraît primordial de rappeler la place qu’ont eu les femmes noires, trop souvent invisibilisées dans les luttes pour des meilleures conditions de travail, à petite moyenne, grande et échelle.

Que ce soit sur le marché de l’emploi, ou pendant leurs carrière professionnelles, les femmes noires sentent peser sur leurs épaules la lourde charge des différentes discriminations qui reposent sur leurs épaules.  L’article de Carmen Diop sur les femmes Noires diplômées montrent que les femmes Noires sont plus sujettes à être précaires et au chômage, qu’il y a un fort ressenti de dévalorisation dans leur travail (une évolution de carrière freinée, des augmentations de salaires qui tardent ou qui n’arrivent pas). Dans l’article, Carmen Diop recueille aussi des témoignages de femmes afrodescentantes qui sont obligées de se temporiser,  parfois de se taire dans un espace majoritairement blanc qui les renvoie à une stéréotype raciste négatif d’un Noir « revanchard et revendicatif ». Même porter leurs cheveux au naturel peut être considéré comme un manque de professionnalisme. La question du harcèlement sexiste au travail se développe encore trop lentement en France. En ce qui concerne la question raciale, ce type de harcèlement est peu évoqué, et cela renvoie àu « d’admettre l’existence de rapports ethniques [je dirais raciaux} en France  » selon C. Diop qui « leur dénie le droit d’exprimer leur souffrance. ». Il est ainsi peu dit que le racisme et le sexisme qui vise les femmes noires les pousse vers la précarité, et à des impacts directement matériels sur leurs conditions d’existences. En d’autres termes, les femmes Noires ont plus de chances d’être appauvries dans un monde du travail qui les discrimine de manière raciale ou genrée.

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Préparatif d’une pancarte d’un.e membre du collectif Mwasi lors d’une manifestation contre la Loi Travail. Septembre 2016. Source 

 

Du fait de la division sexuelle et genrée du travail, on retrouve un grand nombre de femmes noires aux postes les plus subalternes et les plus difficiles : caissières, femmes de ménage dans des grands hôtels ou des bureaux, coiffeuses, nounous. Dans ces métiers, dévalorisés socialement, précaires et pénibles, les luttes pour l’amélioration des conditions de vie sont peu médiatisées.De plus, dans le tertiaire, il est difficile de se mobiliser ou de se syndiquer (surtout quand on est soit même dans une position précaire, soumises à plusieurs types de discriminations – race, genre, statut de nationalité-), ce qui rend l’oppression d’autant plus forte et la lutte d’autant plus hardue. Alors que le nombres de femmes noires aux postes de responsabilités dans les syndicats se fait rare, et que d’après Carmen Diop, ces débats  sont relativement absents, il est bon de rappeler que des femmes noires se battent pour l’amélioration de leurs conditions de travail, de leurs conditions de vie et au final, mènent et menèrent un combat inspirant pour la justice sociale.

En témoigne le combat des femmes de ménage de la boîte de sous-traitance Arcade, sous-traitante de la Compagnie Accor.

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Une gréviste pendant le mouvement

Sous-payées, exploitées, elles décident de cesser le travail et de mener une longue bataille : faire la grève pendant un an.  Carine Fouteau relate cette histoire oubliée de la mémoire des mouvements sociaux à travers le site Vacarme.  En 2011, Ivora Cuzac et le collectif 360 et plus réalisent un film racontant cette épopée.  D’autres exemples suivront avec notamment le documentaire  » On a grêvé » (2013) de Denis Gheerbant qui met en combat le combat de femmes de ménage noires et migrantes.

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Image tirée du film « On a grêvé ». Source

En 2009, Sylvia Fofana crée le syndicat des auxilaires parentales de France ( le SNAP, le syndicat des nounous), pour remédier à la situation de totale précarité et de subordination dans laquelle sont plongées les nounous étrangères ( qui sont en grande majorité issues du continent africain) après avoir vécu une expérience semblable. Le cas des nounous exploitées par des familles riches parisiennes et notamment des femmes blanches riches engageant des femmes étrangères pauvres, racisées (et souvent noires) est considéré comme un non-sujet par la plupart des représentantes du féminisme classique français , car il met en lumière la manière très claire dont la misère économique, l’instabilité au niveau du statut de l’état civil (conditions irrégulières sont utilisées par les employeuses pour exploiter des travailleuses non-blanches dans une atmosphère souvent raciste qui perpétue des clichés essentialisants sur les travailleuses. Caroline Ibos, dans son livre Qui gardera nos enfants ? : les nounous et les mères parle ainsi de reproduction de « l’institution de la servitude », explique  Marianne Modak.

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Dernièrement, on a pu constater des initiatives hors de la lutte syndicales qui permettaient de rassembler des femmes  Noires pour parler des problématiques de racisme et de sexisme sur le lieu de travail, avec l’organisation par la blogueuse afroféministe Mrs. Roots et la fondatrice de NkaliWorks notamment de la journée  » Femmes Noires et Travail »

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Selon moi, l’afroféminisme passe aussi par une valorisation des combats pour la justice sociale de toutes les femmes noires. Que cela passe par une manifestation pour l’interdiction de l’ouverture d’un Bal Nègre, un combat pour l’amélioration des conditions de travail et une hausse des salaires de femmes de ménage, la création de syndicats ou de collectifs qui ont pour but de grignoter, morceau par morceau, un système oppressant.  En abordant ces luttes, ces combats et toutes les problématiques que ceux-ci soulèvent, j’aborde aussi une histoire familiale, personnelle, où l’histoire de la galère et de la résilience se cotoient et se mélangent. Ces combats, menées parfois par nos propres daronnes, reléguées à la marge des luttes, méritent d’être glorifiés.

 

Pour aller plus loin :

Modak, Marianne. « Caroline Ibos : Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères », Nouvelles Questions Féministes, vol. vol. 31, no. 2, 2012, pp. 121-124.

Carmen Diop, « Les femmes noires diplômées face au poids des représentations et des discriminations en France », Hommes et migrations [En ligne], 1292 |

Sophie Blanchard, « Intersectionnalité, migrations et travail domestique : lectures croisées en France et aux États-Unis », EchoGéo [En ligne], 30 | 2014

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De la joie en politique. 

Je me souviens qu’il y a quelques temps, je disais à une amie à quel point la joie pour moi était un outil personnel de résistance, presque de défense. J’ai voulu en faire un article, pour continuer la réflexion sur cela. 

A mon sens, la joie est une denrée extrêmement rare en politique, et le contexte actuel n’y est pas franchement favorable. J’ai l’impression de sentir un noeud qui serre mon coeur en lisant les débats sur les violences policières, une frayeur lâche face à la colère presque incontrôlée et légitime de mon frère face au racisme, mon estomac qui se soulève devant le dernier récit d’agression sexuelle accompagnée de réactions typique de ce qu’on appelle la culture du viol…. Une rage froide, familière m’envahit quand je constate comment certains politiques osent parler d’austérité, de «  » » » »réalisme«  » » » économique dont il faudrait faire preuve, les mêmes qui se gavent allègrement d’argent public sur notre dos. Un amer dégoût me saisit quand je lis des hommes politiques, qui viennent du même sérail, d’un parti au quinquennat décevant, pretendant vouloir révolutionner un système qui finalement n’a fait que les avantager. Indécrottable idéaliste, j’ai pourtant bien à l’esprit que je ne verrais pas de grands bouleversements positifs dans cette vie. J’ai du mal à imaginer les différentes sortes d’oppressions éradiquées d’ici à 20, 30, 40 ans. Ainsi, la joie, quand on s’intéresse à la politique comme je le fais, est un sentiment extrêmement rare. Voir un adversaire politique se rétamer en beauté est plaisant mais éphémère et bien pâle en comparaison. 

Pourtant, je me suffis de « petites » victoires, parfois imparfaites. 

Arracher tous ces petits moments d’allégresse me permet à la fois de souffler un peu et d’avoir le courage d’espérer autre chose. Ca me fait du bien, une minute, oublier la sensation de grotesque et d’horreur qui m’habite de plus en plus. Le temps d’esquisser un sourire, je respire presque et c’est un outil qui me pousse à replonger la tête sous l’eau, à surmonter presque cette terreur glacée et à recommencer à marcher et crier quelques slogans. J’apprécie cette joie d’autant plus qu’elle n’est pas caricaturale, car on prête souvent au Noir.Es une espèce de joie génétique, puérile, clownesque. Du Y’a Bon Banania aux clichés des « Africains toujours contents même avec peu », c’est un trope raciste très récurrent notamment dans l’imagerie coloniale -mais pas que- . Alors qu’on réduit souvent les Noir.Es à cette caractéristique  qui feraient de nous des sortes de grands enfants constamment souriants et plus très humains, la joie est pour moi un sentiment devenu outil à la fois de réparation, de protection et de résilience. Cet outil est précieux, aussi précieux pour moi que la colère face à l’injustice de l’oppression. 

J’écris cet article parce que cet outil m’a manqué ces derniers temps. J’écris cet article parce que je me sens triste et j’ai besoin de me voir, de nous voir heureuxses. J’écris parce que je me souviens d’une marche féministe passée où je me suis sentie grisée par ce sentiment. Je me souviens de manifs contre la Loi Travail, où j’avais des frissons d’être la, remplie du sentiment qui précède celui de l’espoir. Des joies simples comme celles d’écouter et danser du ndombolo ou du bikutsi entre amies. A voir l’une d’elles réussir. Voir des femmes noires célébrées aux Césars, qui ont pourtant failli être présidées par Polanski (quand on parlait de victoires imparfaites !). Voir Viola Davis avoir un Oscar. Voir de plus en plus de personnes utiliser les réseaux sociaux pour évoquer collectivement les idées panafricaines (même si le mot n’est pas toujours utilisé) ou afrofeministes, questionner le racisme, le sexisme, les failles du capitalisme. Constater le succès des avant premières de Ouvrir La Voix, les créations type Mariannes Noires, Exhale, MamiWata,  les collectifs qui se créent, les manifs de plus en plus remplies, les nouveaux exemplaires de la revue Assiégé.Es, les livres qui sortent, les nouveaux lieux qui se créent, la vitalité et la richesse des afro-descendant.Es  francophones me ravit. Replonger dans notre propres passé(S), redécouvrir l’histoire de nos luttes, de nos forces, de nos combats, voir enfin nos brillances injustement effacées me rend heureuse. C’est beau de nous voir résister ET vivre, debout, dignes et fièr.Es. 

Billet d’humeur.

[En réponse à l’article sur l’intersectionnalité et le confusionnisme supposé du Huffpost : précisons que ceci n’est pas une analyse critique du texte, juste la manifestation d’un certain agacement ]

Je viens de sortir d’une journée de 10h de colloque sur l’histoire des luttes de l’immigration, des travaux de chercheurs sur l’intersectionnalité, des débats ardus sur l’émancipation et la quête d’autonomie politique, les témoignages de nombreuses associations…
Quand soudain je tombe sur l’article du Huffington Post.

On a bien compris que quand les racisés parlent en leurs noms sans vous demander votre avis, ô détenteurs de LA culture politique et de l’axe du bien, ça vous dérange aux entournures.
Que du coup, on joue la carte du racisme sans cesse (bien sûr, le racisme et l’accusation de racisme seraient des cartes, un jeu en somme, mais va savoir comment on gagne jamais).
On a bien compris que si on s’exprime pas lors d’un moment et d’un temps imparti, et que vous nous jugez comme un jury d’American Idol (ELLE ? OK. Elle ? Ah non rouge rouge, elle fait le jeu des intégrismes ! Allez éliminée du camp des Justes), ben on est les pires maux, on fait le jeu du FN, des fondamentalistes religieux, de daesh, de feu Ben Laden, de Rael… tout ca quoi ! Que c’est votre attention sur nos luttes qui les legitimeraient, qui les rendraient réelles. Sans vos yeux, sans votre validation, point de salut, c’est ça ? 😂

Si on met tout ça de côté…

Je suis perdue face à tant de nullité. Aucune recherche intellectuelle un temps soit peu poussé, aucun travail sur la question, une succession de phrases sans logique, des accusations qui sont vide de sens…. et c’est tellement criant et frappant que ça en devient embarrassant pour la personne.

C’est toujours le même problème. Vous pensez que c’est okay de venir parler d’un sujet sur lesquels vous avez passé 3min50, sur des problématiques que vous ne connaissez pas, qui concernent des gens à qui vous ne parlez jamais (sauf pour donner des conseils dont personne ne veut). Vous pensez qu’il suffit de deux minutes, d’un article de blog lu entre deux portes, pour considérer que votre avis sur un mouvement dont vous ne prenez pas la peine d’étudier les origines et les acteurs a un quelconque intérêt.
Je vous rassure : ça n’en a aucun.
Vous ne possédez visiblement ni les savoirs théoriques, ni les savoirs d’expérience pour pouvoir vous prononcer sur un sujet que vous ne maîtrisez pas, en la matière, l’intersectionnalité.

Je m’étonne à chaque fois du culot que vous avez pour considérer que votre parole, aussi erronée qu’elle soit, aurait un quelconque intérêt.

En bref : qu’est ce qui a pu bien vous laisser penser que ce que vous pensez de nous à une quelconque importance ? Surtout quand la critique est aussi médiocre ?