Peut-être, au loin, l’espoir. 

Ça fait quelques temps déjà que j’écoute certains podcasts (en ce moment, j’écoute pas mal ceux de France Culture et de RFI) et j’enchaîne : d’abord sur le congrès des étudiants et des écrivains Noirs de 1956, puis sur Presence Africaine, puis tous ceux sur les nouveaux féminismes. Se succèdent dans mes oreilles Achille Mbembe, Léonora Miano, des historiens, des sociologues, des géographes. En face de moi, à côté, je vois des activistes se démener de toutes leurs forces. Donner toute leur énergie.

J’ai un peu peur d’y croire, parce que j’ai l’impression que l’ambiance générale est au renoncement, à la perte d’espoir, à la crainte d’un futur où la démocratie s’éteint doucement pour laisser place à des régimes axés sur la sécurité, la nation aux traits bien définis, une nation-forteresse qui marginalise, oppresse et exclut ceux qui ne font pas partie du peuple-élu, supérieur aux autres. 

Mais. Il y a un glissement. Un changement. Un frémissement. C’est très léger, un peu frêle. Un truc. C’est cette impression qui me reste, alors que tout me paraît assombri, alors que je n’ai qu’une envie, c’est de me perdre dans les nuits de Paris et d’ailleurs pour oublier. Cette impression me reste comme un goût sucré dans la bouche, comme l’espérance d’un glissement. Pourtant, je n’y crois pas au grand chamboulement, au grand renversement qui nous libérerait d’un coup. Mais ce truc, oserai-je l’appeler, cet espoir d’un minuscule changement, qui nous permettrait d’avancer pas à pas (et chaque pas est important) vers la justice sociale me ravit presque. Quelle douceur de sentir que ma colère face à l’injustice n’est plus seulement nourrie par la désillusion et le désespoir ! 

D’où ça vient ce petit truc que je ressens, qui frémit en moi alors même que la période n’y est pas propice, alors qu’à chaque instant, je me sens proche de l’abîme ? Il faut rendre à Beyoncé ce qui est Beyoncé : c’est d’abord grâce à ces personnes dont l’activisme et le militantisme nous fait remettre des étoiles faiblardes dans les yeux. Dont l’humilité s’impose à nous. Dont le travail pour créer et alimenter un rapport de force me rend si admirative. Gardons nous de placer des espoirs demesurés sur des épaules humaines, mais ils/iels/ ELLES se reconnaîtront. 

D’où vient ce truc ensuite ? Me replonger dans le passé, dans l’histoire de ceux et celles qui sont venu-es avant nous, qui ont redressé la tête avant nous, qui ont levé le poing avant nous, qui se sont battus avant nous. Faire vivre leurs mémoires, apprendre leur(s) combat(s), apprendre de leurs luttes. Voir les resistances qu’iels ont rencontré, voir leurs échecs aussi me permet paradoxalement de me sentir mieux. Je comprends ainsi que des personnes que l’on peut considérer comme des héros/héroïnes des luttes pour la justice sociale, des luttes qui sont extrêmement politiques, ont aussi échoué permet d’accepter mieux nos échecs présents. Les luttes pour l’émancipation sont jonchéEs de défaites et c’est NORMAL. On avance petit à petit, TRÈS LENTEMENT mais ça bouge quand même.

Ce petit truc est aussi animé par les tentatives que je vois de bouger, à son niveau. Tous les projets que je constate, à chaque niveau pour changer la situation me font comprendre que je ne suis pas la seule avoir, au fond, cette idée insensée qu’on peut changer* les choses. Je vois des revues, des collectifs se monter, des gens qui ne s’intéressaient pas à certains sujets essayer de l’aborder, des festivals, des réunions, des colloques, des manifestations… ça bouge quoi ! Ça bouge encore ! 

~*Et d’ailleurs, certains partis classiques (ou hommes politiques issus des institutions et lieux de pouvoir habituels – grandes écoles-) veulent s’accaparer cette envie en engageant des cabinets de com pour nous faire croire qu’ils sont ” le changement”. En 2012, on avait déjà bien senti que c’était un truc de communiquant, on va pas se refaire avoir une nouvelle fois. Personne ne croit pas en UNE personne qui puisse incarner le changement. Les personnes qui se présentant comme étant “l’homme ou la femme qui va changer les choses”, je ne les crois pas. La plupart du temps, c’est du vide. ~

Chez moi, en général, le desespoir et la peur du futur me pétrifient. D’ailleurs, c’est un état que je connais depuis 2014 environ. Et pourtant, ce soir, quand je n’écoute plus ceux qui font la course à l’élection présidentielle et que je regarde ailleurs, je vois autre chose. Je vois des années de travail, de cris, de larmes  (c’est pour ça qu’il faut se relayer), je vois des défaites et des échecs… mais au loin, peut-être, je vois l’espoir. 

Après “Black Feminism, Womanism, and The Politics of Women of Color”…

Edimbourg, J+2…

Ce samedi, jai eu la chance d’intervenir dans le cadre de la conférence ” Black Feminism, Womanism and the Politics of Women of Color”. Plus qu’une chance, c’était un honneur d’intervenir et d’assister à la brillance de collectifs féministes menées par des femmes racisées. J’ai eu la chance de parler avec l’auteure et poétesse Sianah, de voir Cécile Emeké, d’assister aux temoignages inspirants et passionnés de deux femmes Noires du collectif Abinsidi  (qui organisait des sessions coiffures, des camps d’été ou encore qui gardaient les enfants de leurs communautés). J’ai eu le bonheur d’entendre Amandine Gaye parler de la question de l’adoption transnationale et transraciale et des points sensibles, brûlants qu’elle exposait. 

Ce samedi, j’ai eu la chance d’être dans un lieu où personne ne remettait en question les oppressions qu’elles pouvaient vivre. J’ai eu la chance de participer à une rencontre entre des chercheuses, des activistes, des artistes, qui parlaient de leurs expériences personnelle, de leur travail militant, de leurs recherches artistiques et universitaires. 

Un collectif de femmes noires, Abasindi, oeuvrant pour la communauté à Manchester


J’étais un peu intimidée, il faut le dire, à l’idée de parler dans ce cadre qui m’est familier en tant qu étudiante, spectatrice, mais pas en tant qu’intervenante à part entière. Mais la principale organisatrice Akwugo Emejulu nous a boosté en commencant la journée par un discours qui inscrivait la conférence dans un mouvement de construction du féminisme noir européen, et tout de suite, j’ai été transportée par ses propos. En rappelant que la pertinence du féminisme noir avait été questionnée non seulement par la droite (évidemment) mais aussi par une partie de la gauche, A. Emejulu a fait écho à une actualité brûlante que pas mal d’entre nous connaissent. Je me suis rappelé ce mouvement politique français qui prétend combattre “l’intersectionnalité” (?!?!) et je me suis sentie soutenue, à ma place dans cette salle de conférence qui ré-affirmait, dans un contexte européen, l’importance de prendre en compte les différentes oppressions de genre, de classe et de race qui s’imposent à nous, et qu’il est bon d’analyser et bien sûr de combattre.

Quel plaisir de voir une femme noire, au sein de l’université, mener ces conversations, créer des espaces dans un lieu qui n’est pas non plus exempt de logiques excluantes  (faut grave renoncer à l’idée que l’université, c’est le paradis non oppressif par excellence, parce que LOL ERREUR. Toute la violence symbolique que tu te prends dans la gueule quand tu maîtrises pas certains codes académiques… mais ceci est un autre sujet). Même s’il ne faut pas se perdre dans le piège de la représentation, j’ai quand même savouré ce moment. 

Cette rencontre, parler à des femmes noires habitant en Angleterre, en Irlande, aux Pays Bas, m’a donné encore plus envie d’approfondir mes études sur l’afro-féminisme dans une perspective européenne. Lire des textes produits par des femmes Noires qui parlent de migrations, de déracinement, de sexisme raciste et de racisme sexiste. Re-découvrir une histoire militante qu’on a laissé de côté et qu’on a considérée comme peu importante. Valoriser les travaux des femmes noires qui sont nos contemporaines  et s’atteler à ce que celles-ci, on ne les oublie pas.

Akwugo Emejulu et votre serviteuse

Masterpiece. 

DISCLAIMER RAPIDE : ceci ne s’adresse pas aux mecs qui pensent que les femmes sont un dû, adeptes de friendzone et autres ” elle m’a fait un sourire donc elle veut forcément m’épouser !!!!!!”.  Vous pouvez vous diriger vers la sortie.

Tout à l’heure, une de mes proches amies m’a fait remarqué que ça faisait longtemps que je n’avais pas écrit sur les relations intimes, les relations avec les autres et les relations avec mon corps. Du coup, je suis allée revoir un vieux texte que j’avais écrit ” Those Days Are Gone“. 2014… ces jours ne sont plus , effectivement. J’ai écouté Jazmine Sullivan et un tas de féministes entre temps.

J’écrivais que parce que je manquais de confiance en moi, j’avais intégré le fait que je ne méritais pas une relation amoureuse qui incluerait respect, amour et réciprocité. J’avais intégré un message nocif, néfaste : ” si tu ne corresponds pas aux canons de beauté classique, si tu n’es pas vue comme étant désirable aux yeux des hommes, tu n’as pas le droit d’espérer quelque chose.”. Dans mon esprit, j’étais exclue de par mon physique du jeu de l’amour, et du coup, je n’avais pas le droit d’être exigeante. Quoi ? Grosse, noire à la peau foncée, grande comme j’étais, choisir ? Être exigeante ? Je l’étais au début, mais quand je trouvais quelqu’un qui me plaisait et à qui je plaisais en retour, ça me paraissait tellement miraculeux, que je ne pouvais me permettre d’être exigeante. Car être exigeante, ça me condamnait à la solitude.

Qu’est ce que ça veut dire ne pas être exigeante ? Ça veut dire fermer les yeux quand on te dit qu’on veut être dans une relation de polyamour quand c’est pas vraiment ce qu’on veut. Ça veut dire accepter des termes d’une relation de “sex-friend” parce que t’as l’impression que dans le grand jeu de l’amour, c’est tout ce que tu vaux. C’est abandonner l’espoir de n’être jamais plus qu’un “vilain secret” de la personne qui te plaît parce qu’après tout, qui peut aimer au grand jour une personne comme toi ? C’est accepter des mots, des propos, laisser franchir une limite que tu ne te serais jamais permise de franchir, parce que tu as peur d’être seule.

D’aucun-es diraient ” mais c’est parce que tu es faible que tu penses ça ! Faut avoir un mental d’acier”. Compliqué quand on vit dans une société qui vante le couple (cis-hétéro et monogame) comme étant l’accomplissement suprême, quand on a une pression sociale qui s’accroît, surtout dépassé un certain âge, et quand tu as baigné dans une glorification des relations amoureuses codifiées(=hétéros et monogame) et que bon an mal an, maintenant c’est aussi ce que tu souhaites. Compliqué quand tu as vécu ces mois et années d’exclusion du jeu amoureux parce qu’on a dit “si tu n’es pas la FEMME IDÉALE, en phase avec LES canons de beauté, personne ne te regardera”. Compliqué, compliqué, compliqué…

Maintenant, je me rends compte aussi pourquoi, dans mes relations avec les hommes en général, c’est aussi important de valoriser mes propres limites. MES envies sur les termes de la relation. De m’écouter. De m’entendre. D’entendre mon coeur quand il me dit “meuf c’est pas ce que tu veux. Dis ce que tu veux. Dis-le. Dis-le. DIS LE MERDE”. Parce que j’ai eu (et entendu trop d’expérience) où je me sentais tellement reconnaissante d’être ENFIN choisie que je m’écoutais plus. J’osais plus rien dire. Et c’est le féminisme (toujours le féminisme, parce que le féminisme libère.) qui m’a fait comprendre ça. C’est parce que j’ai côtoyé des féministes que j’ai compris que je pouvais m’exprimer dans mes relations amoureuses. Que je devais poser mes limites. Que j’avais le droit de les poser, d’être “compliquée, chiante, difficile”. Que j’avais pas à être constamment arrangeante, à compromettre mes choix, taire mes choix parce que “c’est THE ONE” ou “parce que la société me trouve pas assez respectable, sage, ou désirable, ou trop imparfaite”.

Qu’une relation hétéra, c’était pas ” l’homme propose, la femme compose”. Que mes envies étaient aussi importantes que celles de mon partenaire, que si je souffrais j’avais le droit de le vocaliser. Que j’étais aussi légitime que la personne qui était avec moi de dire ce que je voulais, que ce soit au 1er rencard ou après 3 ans de relation.

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Tenir cette ligne, au début pour moi, ça paraissait impensable. Mais le féminisme libère. Le féminisme libère de l’oppression patriarcale (en tous cas c’est son but), et le féminisme libère aussi la parole dans les relations amoureuses. Et en disant ça, j’ai conscience que c’est difficile. Difficile d’entendre “le célibat c’est bien aussi” pour certains et certain-es, parce que certains et certaines savent plus que d’autres ce que c’est la solitude amoureuse, du fait de leur physique, de leur identité de genre ou autre chose. Ce que c’est d’avoir l’impression d’être spectatrice de sa propre vie. Donc ce post n’a pas à culpabiliser qui que ce soit (sauf peut être les gens qui profitent de cet état de vulnérabilité pour imposer certaines choses. Vous êtes des raclures de fond de poubelle, sachez -le.).  Juste de rappeler à ces personnes, me rappeler à moi aussi un peu, que nos désirs, nos envies, nos choix, nos dealbreaker sont aussi importants que ceux de n’importe qui d’autre.

Pour finir, j’aimerais citer quelques vers du poème For women who are difficult to love de Warsan Shire, jeune poétesse britanno-somalienne, J’aurais aimé lire ces vers il y a quelques temps mais vaut mieux tard que jamais pas vrai ?

he tells you that no man can live up to the one who

lives in your head

and you tried to change didn’t you?

closed your mouth more

tried to be softer

prettier

less volatile, less awake

but even when sleeping you could feel

him travelling away from you in his dreams

so what did you want to do, love

split his head open?

you can’t make homes out of human beings

someone should have already told you that

and if he wants to leave

then let him leave

you are terrifying

and strange and beautiful

something not everyone knows how to love

Ma traduction (et donc interprétation perso).

” il te dit qu’aucun homme ne peut être à la hauteur de celui que tu imagines

Et tu as essayé de changer n’est ce pas ?

Tu as fermé ta bouche un peu plus,

Essayé d’être plus douce,

Plus jolie,

Moins explosive, moins conscientisée  (ou consciente)

Mais même en dormant, tu le sentais s’éloigner de toi dans ses rêves

Alors, quest ce que tu as voulu faire, chérie ?

Essayer de lire dans son esprit ?

Tu ne peux pas rendre les gens plus confortable qu’ils ne le sont,

Quelqu’un aurait dû te prévenir.

Et s’il veut partir, laisse-le.

Tu es terrifiante,

Particulière et magnifique,

Quelqu’un que tout le monde ne sait pas forcément aimer correctement.”

Dans l’univers des Maquisards d’Hemley Boum

C’est à environ 1h30 que j’ai fini la lecture du livre “Les Maquisards”. A 2h30, je tournais au fond de mon lit, cherchant le sommeil mais l’esprit hanté par les personnages de cette oeuvre. Je l’avoue, j’étais encore soufflée par ce que je venais de lire. 

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(Couverture superbe de Fred Ebami)

Les Maquisards de Hemley Boum, aux éd La Cheminante

Dans ce roman, écrit par l’auteure Camerounaise Hemley Boum, l’histoire se mêle à l’Histoire : le contexte, c’est la guerre de décolonisation de la France au Cameroun, qui est devenue un protectorat français après la défaite de l’Allemagne lors de la première guerre Mondiale. L’auteure a à coeur de rappeler à travers son oeuvre cet épisode méconnu de l’histoire. Exit l’idée fausse d’une décolonisation “pacifique” de l’Afrique Noire. Nous plongeons auprès des maquisard-es camerounais-es, ces combattants et combattantes qui oeuvrent pour l’indépendance du Cameroun. A travers une saga familiale qui mêle les destins de Thèrese, Alexandre, Esta, Muulé, Likak, Amos, Kindè et beaucoup d’autres, on rentre dans le décor des villages bassa, au moment charnière des guerres de décolonisation. Les héros et héroïnes, proches ami-es de Um Nyobé  (qui fut le leader du principal parti pour la décolonisation au Cameroun, l’Union des Populations du Cameroun ou UPC, interdit en 1955) mêlent leurs destins, leurs familles, leurs amours à la lutte pour l’ “indépendance immédiate et totale” du Cameroun. 

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Quel plaisir pour moi de feuilleter ces pages et de découvrir des persos notamment féminins (afrofem comme toujours) fortes, inspirantes, courageuses. Le rôle des femmes dans les différentes communautés (familiales et politiques) est central dans l’oeuvre de Hemley Boum. Que ce soit dans l’organisation d’un village bassa, dans les questions matrimoniales mais aussi dans l’organisation de la lutte contre un oppresseur colonial dont la domination passe aussi par le corps des femmes, les femmes sont aux avant-postes. La confrérie du Ko’ô, une société composée exclusivement de femmes est un point fascinant de l’ouvrage. Les femmes qui appartiennent au Ko’ô font reposer leur pouvoir sur des rôles “traditionnelle ment” féminins, c’est à dire le fait d’être une guérisseuse, de prendre soin des questions de fecondité. Cependant, les femmes qui appartiennent au Ko’ô sont considérées comme “libérées” d’une certaine norme patriarcale qui assigne les femmes au rôle d’épouse et de mère. Selon Hemley Boum, Ko’ô veut dire escargot en bassa et est aussi une référence au clitoris, d’où les femmes du Ko’ô tireraient leur pouvoir, un endroit détaché de la fertilité et de la maternité et uniquement consacré au plaisir. Cette appartenance leur donne une influence très importante dans le village auquel elles sont rattachées (un Ko’ô par village.). Ce groupe, où les plus vieilles initient les plus jeunes, me rappelle aussi la notion d’une sororité ,intergénérationnelle, notion particulièrement importante dans le womanism et l’afro-féminisme. C’est enfin ce groupe, qui s’organise pour lutter contre les violences sexuelles qui émanent notamment de l’oppresseur colonial. Évidemment ce groupe est mal vu, par les autorités administratives coloniales et est observé avec de la méfiance par l’autorité religieuse (protestante et catholique) qui est imposée par les colons. Du coup, on qualifie les femmes du Ko’ô de “sorcières” (terme qui revient souvent d’ailleurs quand on est face un groupe de femmes vues comme des guérisseuses.) Avec une couche raciste évidemment avec la notion de “pratiques sauvages”.

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 J’ai vraiment aimé ce livre. Il a eu un impact considérable sur moi. Je lisais en parallèle le fameux “Kamerun !” de Jacob Tsasitsa, Manuel Domergue et Thomas Deltombe, et ces deux travaux (l’un roman de fiction, l’autre ouvrage  historique) agissaient de concert. Hemley Boum donne corps et vie à ses Maquisards. Elle construit sa narration sur des faits réels : les émeutes à Douala, la conférence à Brazzaville, l’arrivée des syndicats qui permet l’organisation d’une base militante, l’oppression coloniale, l’organisation de la fraude électorale au Cameroun par les autorités française, l’interdiction de l’UPC en 1955, le retranchement dans les maquis… Les discours de Um Nyobé sont réecrits mais les faits évoqués sont réels et via ce roman, j’imagine la ferveur de la foule, l’espérance des militant-Es et combattant-Es, la détermination du leader à vouloir passer par le droit et les institutions internationales pour obtenir la victoire, la volonté de ne pas se suffire d’une indépendance de facade,  la déception… le maquis. 

J’aimerais parler de plein de choses encore : à quel point l’écriture de Boum des relations amoureuses m’a touché  (et au passage redonné envie d’écrire), la colère qui m’a pris à certains passages, de la manière dont elle souligne certains propos racistes de Voltaire, du style “Vos soit-disant Lumières là… négrophobes comme les autres !”… mais je ne peux que vous recommander d’acheter cette oeuvre, par ailleurs primée. 

Confessions d’une ex-optimiste. 

Je ne sais plus quel mot utiliser pour décrire ce que je ressens depuis quelques semaines, depuis quelques mois. Je suis effrayée. Terrorisée. Je me sens piégée comme dans des sables mouvants, impuissante à regarder la catastrophe arriver. Je sens mon taux d’optimisme, que je croyais pourtant élevé, s’amenuiser de jour en jour, et la peur, toujours la peur, étreint mon coeur et m’empêche de me débattre. La peur entrave les mouvements de mon corps et ceux de mon cerveau. La peur, comme un étau, saisit ma tête et m’empêche presque de réfléchir. J’essaie de relativiser, parce que ma situation n’est pas si grave, parce que “y a pire quand même” mais rien y fait. Je ne trouve pas d’issue de secours, de porte de sortie, de lumière d’espoir assez tangible pour continuer à me débattre. 

D’aucuns me diront ” c’est normal d’avoir peur, on vit dans des temps troubles, il y a des attaques terroristes, c’est ça qui te fait peur”. Mais c’est pas ça qui m’effraie le plus je crois. C’est que je n’ai pas confiance en les hommes et femmes politiques actuelles pour ne pas nous mener vers des politiques autoritaires. Pour ne pas glisser vers un État dirigé d’une main de fer, qui s’éloigne peu à peu d’un idéal démocratique parce qu’on “a pas le choix.” Et que “c’est comme ça” et que ce sont “les principes de réalité”. Que toutes les “valeurs” et les “principes” qu’on est censés défendre deviennent de plus en plus des mots creux, qui ne se transcrivent pas dans les décisions politiques, ni dans les actes politiques. Qu’on parle de liberté de la presse mais qu’on rogne le secret des sources. Qu’on parle de “protéger les libertés publiques parce que ce sont nos valeurs” mais que les interdictions de manifester se multiplient. Qu’on parle de fraternité mais qu’est ce que la fraternité, qu’est ce que l’égalité sans des politiques RÉELLES de justice sociale ? Qu’on nous dise que la sécurité c’est la première des libertés, et que ça passe tranquillement ? 

Est-ce que ce sont devenus (encore plus) des mots valises qu’il faut prononcer à chaque discours parce que ça fait bien mais qui ne se traduisent PAS dans la réalité concrète ?  Est-ce que la politique, ça se résume à des pages dans Gala, à de la com’ et des discours moyennement écrits ? Courir après des électeurs de plus en plus fachos et surfer sur les peurs des gens sans savoir où ça nous mène ? Aller toujours dans les provocations et les petites phrases trash bidons histoire d’être sûr.e d’exister médiatiquement quite à être médiocre ? 

Je suis effrayée. J’ai pas d’autre mot. Je regarde l’état de la politique française maintenant et j’ai peur. Ce qui me fait le plus peur, c’est que je vois 2017 arriver. Je vois la campagne présidentielle. Je vois le danger d’une droite et je vois le mépris constant du parti de gouvernement envers ses (anciens ?) électeurs. Ce refus total de remise en question qui se transformera bientôt en tentative de chantage affectif parce que “attention la droite et l’extrême droite sont pire”. Je vois ces enièmes appels à l’unité, qui finalement voudront dire “on ne veut pas de tes idées, ton vote n’engage pas ma parole parce que après viendra le temps de la realpolitique, mais si tu ne votes pas alors tout sera de ta faute”. Je vois ce chantage politique, cette coercition basée sur la peur du FN, parce que la séduction ne marche plus arriver de la part d’un parti qui se dira socialiste. Le chantage politique, le “vous faîtes le jeu du FN” et autres ” l’autre est pire que moi”, c’est l’option qui fonctionne quand la séduction ne marche plus. Quand la déception est trop profonde. C’est la tactique ” je te traite mal mais personne ne t’aime dehors de toute façon, donc reste avec moi et vote pour moi.”. 

Je vois les tentatives d’analyser l’abstention, je vois les ” les électeurs ne croient plus en la représentation nationale” sans volonté de se remettre en question. Et ce sont les mêmes gens qui auront reproché à celleux activement mobilisé-eS politiquement (via les pétitions, les manifestations, les grèves, les blocages, les tractages, les débats qui durent des heures sur Facebook et j’en passe)  de ne pas “utiliser le vote comme moyen d’expression politique” (lol) qui se moqueront de ta naïveté parce que tu as cru aux promesses vides d’un candidat qui “s’est confronté à la realpolitik“. Et qui te culpabiliseront si tu t’abstiens parce que quand même ta voix compte (sic).
Maintenant, je comprends le désir de s’échapper, le manque d’intérêt à la politique, de penser à autre chose, de s’évader par tous les moyens possibles et imaginables. De pas y penser. Je ne jugeais pas les gens qui le faisaient avant mais maintenant je comprends mieux. Parce que le tableau n’est pas glorieux. Et qu’on avance tête baissée et que je vois aucune lumière, aucun espoir auquel se raccrocher. Et que j’aimerais croire au mythe de la personne providentielle mais c’est quand même mettre beaucoup de pression sur deux épaules donc bon. 

J’arrive pas à y croire à nouveau, pourtant c’est pas mon genre d’être pessimiste et défaitiste. 

Mise au point rapide. 

Non, on importe pas une situation américaine en France. Comment des personnes qui font partie de catégories stigmatisées auraient ce pouvoir ? On invente pas les chiffres de la discrimination à l’embauche,les contrôles aux faciès, et au logement qui touche des Noir.es (mais pas seulement) et qui a été ÉTUDIÉE à de nombreuses reprises (ya qu’à taper dans Google, à un moment faut pas déconner).

C’est pas parce que vous connaissez le racisme qu’à travers le prisme américain, que ça veut dire que ça n’existe pas. Et d’ailleurs, je trouve la comparaison bancale. Diriez vous qu’un américain importe la situation brésilienne ? Non parce que vous connaissez l’histoire du racisme américain, pas celle du racisme en France. Ça veut pas dire que c’est le même racisme, ça veut dire QU’IL EXISTE. Dire qu’on “importe les problèmes raciaux américains”, c’est nier cette histoire du racisme en France. C’est nier le code Noir, la colonisation et le code de l’indigénat, c’est nier l’existence des zoos humains en plein Paris dans les années 30, c’est nier le fait qu’on a indemnisé les colons aux Antilles et pas les anciens esclaves  (après avoir dû s’y prendre à deux reprises pour abolir l’esclavage après des luttes.). Dire qu’on importe “les problèmes américains”, c’est nier l’héritage de Césaire, de Fanon, des soeurs Nardal, de collectifs comme celui de la coordination des femmes Noires ou encore du mouvement des femmes Noires. 

Dire qu’on “importe les problèmes américains”, c’est déclarer son ignorance face aux problématiques qu’ont vécu les afro-descendants en France (sans parler des questions de néocolonialisme). C’est se réfugier derrière une légende, celle de l’égalité de la republique, une égalité qui restera mythe tant que la négrophobie existera en France. 
NON ON OUBLIE PAS QUE C’EST UN PROBLÈME SOCIAL : 1- les races sont un construit social qui vise à mettre dans une position d’infériorité des catégories de personnes. Donc c’est déjà du social. 

2- le fait d’être une personne racisée a de fait un impact sur tes conditions matérielles d’existence AKA TON PORTEFEUILLE. 

Le fait de se concentrer sur le racisme n’occulte pas les questions “purement” concentrée sur la classe, au contraire, elles permettent d’enrichir la question. Et c’est pas honnête de dire ça, dans un contexte français où souvent à gauche, on (des Blancs, on va pas se cacher)  a largement oublié ces questions. 

Visibiliser une question en particulier ce n’est pas créer un problème. Quand un médecin vous dit : “vous avez un virus”, il ne crée pas le virus. Ben là c’est pareil.

Visibiliser une question en particulier, ÇA NE VEUT PAS DIRE NE PAS PARLER DU RESTE  

Parler d’une question en particulier ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de possibilité d’alliance. Mais les alliances ça se crée sur un pied d’égalité et une compréhension mutuelle. 

NON ON NE RÈGLE PAS UN PROBLÈME SOCIAL EN NEN PARLANT PAS. Déso, ça marchera jamais comme ça. On règle pas un problème (dans le cas présent, celui du racisme et de la négrophobie.) en changeant de sujet (c’est LA CLASSE LE PLUS IMPORTANT) , en passant à autre chose (faut arrêter d’en parler et ça va disparaître), en essayant désespérément de croire en un mythe qui n’a jamais existé. 

La justice et l’égalité ne sont pas naturelles. La justice et l’égalité, ça se construit, et certainement pas dans l’ignorance, le silence et les tentatives de diversions. Nos colères sont légitimes. Un point un trait. 

C’est arrivé près de chez nous : quelques moments de sororité afroféministe.

On peut dire que le premier semestre a été bouillant de mon point de vue de meuf parisienne afroféministe. Maintenant que la torpeur de l’été me laisse le temps de me poser, je ne me souviens que l’agenda des jeunes filles et jeunes femmes afroféministes bouillonne et que pas mal d’entre nous sont pleines de ressources. Après le boom qu’a fait la conférence afro-féministe de la réalisatrice Amandine Gay, pleins d’autres événements afro-féministes sont arrivés au premier semestre 2016. Je me suis attardée sur quelques uns d’entre eux qui m’avaient particulièrement marqué.
Le premier sur lequel j’aimerais m’attarder, c’est celui de la conférence afroféministe organisé par l’association des étudiants africains de la Sorbonne (l’Adeas), qui organise de nombreux événements culturels à Paris et notamment le festival du film africain.

Le panel choisi était flamboyant : une des fondatrices du MODEFEN (mouvement des femmes Noires) Lydie Doon-Bunya, une participante du collectif afroféministe Mwasi, la Youtubeuse Naya La Ringarde, la politologue Françoise Vergès et la blogueuse Many Chroniques. Que souhaiter de plus, vraiment ? J’étais enthousiaste, et je n’étais pas la seule car l’événement était plus que complet. Je me souviens, des mois après, de l’agréable surprise de cette file d’attente en ce samedi pluvieux. Quelle expérience enrichissante de voir cette militante des années 80 revenir sur son histoire, sur ses souvenirs de la colonisation au Cameroun, de nous rappeler son parcours en France, au sein du monde militant français ! Il est encore difficile de mesurer l’impact de voir cette dame de 80 ans nous transmettre son histoire, face à un public qui m’a semblé relativement jeune, et qui se tenait aux côtés de militantes afroféministes plus jeunes.  Assise au premier rang, je dois avouer que j’étais conquise. Convaincue. Revigorée. Fière de voir ces femmes, d’âge et de parcours différents construire un afroféminisme français, vanter des références propres au contexte français. J’étais fière de me tenir dans cet amphi plein à craquer.
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C’est cette même force qui m’a ensuite permis de marcher au 8 mars pour toutes aux côtés de Mwasi.

(photo tirée de l’album Facebook de Mwasi)

Être dans le cortège Mwasi pendant ma première manif féministe, c’était une nouvelle fois faire l’expérience de la sororité. Parce que Mwasi, c’est la BASE ! Marcher ensemble, crier ensemble notre refus de l’injustice, contre un cishétéropatriarcat, qui nous oppresse, chanter ensemble, danser ensemble… donne une force incroyable. J’ai presque senti dans mes veines couler une espèce de joie qui était revigorante. Vivifiante. J’ai presque senti sur mes lèvres le goût de l’émancipation. (Les manifs ça me rend euphorique presque).

 

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tiré du site Femmes Noires & Travail.

J’ai pas eu l’occasion de participer à “Femmes Noires et Travail” mais j’ai vu les vidéos et j’ai regretté ne pas être là alors j’ai tenu à le mentionner. Cet événement était axé, comme son nom l’indique, sur la problématique que les femmes noires peuvent rencontrer dans le monde du travail (discrimination à l’embauche sur la base du sexisme et du racisme, comment gérer certains commentaires sur le lieu de travail, comment augmenter sa confiance en soi). La blogueuse Ani du Kidjiworld le raconte elle-même, cet événement, organisé par Maria DaSilva et la blogueuse et écrivaine Mrs Roots, fut aussi une réussite.

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Un dernier événement qui m’a marqué est dans un endroit où je m’y attendais moins je crois. C’était à l’édition 2016 de la Natural Hair Academy.

Et plus particulièrement, la conference Empowerement qui a eu lieu à 18h. La salle était immense et COMPLETE. Des centaines de jeunes femmes assises en face du panel composé de Julee Wilson (rédac chef beauté du Huffington Post et journaliste à Essence), Magatte Wade (entrepreneuse sénégalaise), MichaelAngela Davis (activiste afro-américaine), Kelly Massol (qui a fondé une marque de produits de beauté appelée “les secrets de Loly”) et Teyonah Parris  (actrice afro-américaine). La surprise du chef a étonné tout le monde quand Christiane Taubira a débarqué sous les ovations et un tonnerre d’applaudissements et j’avoue que je ne l’attendais pas là . Christiane Taubira n’a pas manqué de nous sortir un discours nous enjoyant à être féministe et (sans dire le mot “intersectionnalité” mais je suis sûre qu’il lui brûlait la langue 😂), à profiter de ce type d’espace qui permet de nous rassembler et nous réunir pour construire un féminisme plus fort sur la base de notre expérience de femmes noires. Christine Kelly (oui oui, tout le monde était là) nous a rappelé son parcours difficile dans les médias en tant que journaliste noire en France et a évoqué la question des familles monoparentales. (Voir l’article de Ani Kidji qui résume la NHA ici)

Et voir toutes ces femmes parler de leur parcours, nous enjoigner et nous encourager à se sentir belles et légitimes dans nos discours contre les discriminations, voir ces débats entre ces femmes noires pas toujours d’accord, ce mélange entre blogueuses, entrepreneuses, activistes, c’était…. inspirant. Historique, surtout en France. Et justement voir à la NHA beaucoup de femmes noires FRANCOPHONES  (voire françaises)  parler était capital, pour ne pas me sentir un peu déconnectée.

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Ces quelques événements que j’ai choisi de citer cachent les émissions radios, les débats dans les salles, les réunions hors de Paris (avec des colloques à Rennes, Lyon, Toulouse), les événements autour du 10 Mai, des livres sortis (je dois encore mettre la main sur les bouquins de Léonora Miano et Josette Spartacus) et encore une tonne de manifestations auxquelles je n’ai pas pu assister. Mais ça montre bien qu’il y a un bouillonnement, un foisonnement, une vie que l’on ne peut plus étouffer. Et dans ces manifestations afroféministes (la NHA ne porte pas ce label, mais je l’ai ressenti comme ça), j’ai ressenti de manière éphémère cette sororité. Construite (du coup, pas forcément), politique, puissante.

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Pour aller (encore plus loin !)

  • Au delà de nos frontières, en Suède,  il y a Po Lomami qui organise cet immense evènement dont je me devais de parler : Extract (cliquez pour plus d’infos), en septembre, en Suède,

SI vous voulez visiter un pays scandinave, c’est le moment (les billets sur Transavia sont pas hors de prix, au cas où)…